Ophélie Jaëger L'albatros 7. Balai (1/2).

7. Balai (1/2).

L’avantage du métro si tôt le matin c’est que les places assises ne faisaient pas encore partie des espèces en voie de disparition. Cependant, il valait mieux s’armer d’un optimisme sans faille pour ne pas remettre en question les capacités de survie immédiate de notre civilisation. Dès les couloirs de la ligne 8, il y avait déjà eu cet homme qui tentait de remonter l’escalator à contre-sens en s’étonnant de faire du surplace, puis cet autre qui chercha à l’aider en lui fredonnant la bande originale de Rocky.


Désormais ratatinée sur son inconfortable strapontin, perdue au sein de son blouson trop grand, c’est d’un œil circonspect que Joséphine observait la dame aux dreads-vingt-ans-d’âge brancher un micro à sa sono portable avant de s’élancer dans une version lyrique de « Libérée, délivrée ». Ledit blouson se transforma en carapace de tortue dans lequel Joe rentra sa tête, lorsque l’homme en costume de Tigrou et au front estampillé de plusieurs pénis stylisés au marqueur, se réveilla en sursaut pour entonner le refrain en compagnie de la survoltée zadiste.


Encore quatre stations, compta Joe en lorgnant la petite diode clignotante au-dessus des portes. Quartier de la Madeleine. C’était là qu’il vivait. Chicissime, évidemment. Et tellement proche de son lieu de travail qu’il devait pouvoir s’y rendre en petites foulées tous les jours.


Lorsque la voix métallique annonça la station en question, Joséphine vérifia l’heure sur son téléphone. Maxence avait indiqué sur l’emploi du temps que Dorian débutait sa journée à 5h30 par un footing. Dans un premier temps, Joe avait envisagé de lui imposer sa compagnie pour cette activité, mais s’était bien vite rappelée sa maigre condition physique. Ejecter un poumon après l’autre sur le pavé parisien en se lançant à la poursuite d’un athlète, ce n’était pas vraiment ce qui allait servir sa cause. Elle avait donc opté pour une stratégie plus sécurisée, et un gobelet carton de café dans chaque main, elle s’avançait vers le numéro 12 d’une avenue calme et luxueuse.


Les deux gobelets en équilibre précaire entre une main et un menton, elle s’employa à pianoter le digicode selon les instructions de Maxence. Cet homme n’était certes pas très poli, mais définitivement bien utile. Excepté qu’une fois la porte cochère passée, Joséphine ne savait plus très bien où aller.

Une fois l’allée couverte, elle-même percée d’une paire de porte de chaque côté, la jeune femme déboucha dans une cours carrée cernée de hauts bâtiments. Chaque côté du carré offrait une entrée distincte et autant de logement possible. En levant les yeux vers la multitude de fenêtre, elle en vint à soupirer de frustration. C’était laquelle, la sienne ? Ou les siennes ? Difficile de l’imaginer vivre dans aussi petit qu’elle. De sa naissance jusqu’à ses études supérieures, Joséphine n’avait jamais vécu qu’en proche banlieue. Cinq chambres, un jardin, la maison familiale possédait même un bureau. Jamais elle n’avait envisagé l’importance du nombre d’ouvertures sur l’extérieur. Jusqu’à ce qu’elle emménage à Paris. On ne prend la mesure de ses privilèges qu’une fois qu’on en est privé, paraît-il.


— Je peux vous aider ? tonna une voix dans son dos.


L’un des gobelets fut éjecté dans les airs pour finir sa chute contre les pavés. Joséphine observa ses 7€20 se répandre lamentablement entre les joints et former un motif qui aurait pu être joli s’il n’avait pas été aussi cher.


— Oui, finit-elle par répondre. Vous auriez un balai ?


Piteuse, elle se résigna à offrir toute l’étendue de sa culpabilité à l’homme qui venait de la surprendre. Petite soixantaine, mise impeccable et visage fermé, il devait s’agir du gardien de l’immeuble. Certes, Joséphine détenait le code de la porte cochère, mais pas de réelle invitation pour se trouver en ces lieux. Encore moins pour en souiller les parties communes.


— Vous cherchez quelqu’un ? demanda-t-il encore avant de s’interrompre en la découvrant.


« Oh » avait-il lâché.

Comment ça « Oh » ? Il n’avait rien de plus menaçant en stock ?


— Monsieur Jézéquel, évidemment, se répondit-il à lui-même.


Joséphine manqua en lâcher le deuxième gobelet, mais resserra sa prise in extrémis. Qui était cet homme ? Comment avait-il deviné ? Avait-il un lien de parenté avec Nostradamus ? Pendant une seconde, Joe envisagea que Dorian ait pu placarder des petites affichettes « (un)wanted » avec son visage partout dans l’immeuble. Mais un rapide coup d’œil circulaire l’informa du caractère immaculé des murs de de ce dernier. Alors comment ? Avait-elle l’air d’une groupie qui entrerait par effraction au domicile de son idole ? Existait-il seulement des groupies dans le milieu de la danse classique ? Joséphine se représenta une Marie-Chantal en collier perles escaladant la porte cochère, puis chassa rapidement ce cliché en remarquant que l’homme lui souriait. Pas vraiment l’attitude qu’un gardien aurait face à une intrusive groupie.


— Vous savez qui je suis ?


La jeune femme avait toutes les peines du monde à se représenter Monsieur Jézéquel évoquer son existence. Maxence, peut-être ?


— Disons que je m’en doute, lui rétorqua-t-il en disparaissant dans sa loge pour en ressortir armé d’un seau et d’un balai.


Un tuyau d’arrosage à la main, l’énigmatique gardien inonda le pavé sans jamais se départir de son sourire, tel un bien jovial Père Fouras. Joséphine l’observa un moment sans réagir, avant de sortir de sa torpeur en le voyant s’emparer du balai. C’était sa maladresse qui se distillait sur le sol humide, c’était à elle de réparer son erreur. « J’insiste » avait-elle dit en lui le manche d’entre les doigts.


Quelques minutes plus tard, elle était en plein balayage de la cour, sous le regard bienveillant de ce gardien, lorsque celui dont elle attendait l’arrivée par la porte cochère déboula d’un bâtiment dans son dos. Et son footing matinal, alors ? L’emploi du temps fourni par Maxence, celui-là même sur lequel reposait tout le plan diabolique de Joséphine, serait-il si peu fiable ?

En la découvrant dans sa cour intérieure, le danseur marqua l’arrêt. Pas longtemps, un quart de seconde tout au plus. Juste assez pour que Joséphine savoure son effet et se rassure quant à la viabilité de son plan.


— Mademoiselle Orsini, Je constate que vous avez enfin opté pour un métier sérieux, lui lança-t-il dans un sourire en coin des plus agaçants.


Au moins avait-il retenu son nom.


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54 commentaires

WildFlower

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Il y a un an

Mention spéciale aux descriptions dans le métro, un humour toujours aussi piquant, le top 👌🏼

Livre_e

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Il y a un an

Soutien 🙃

Gottesmann Pascal

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Il y a un an

Joséphine toujours au même endroit que Dorian, j'aime beaucoup l'idée. Il va lui falloir rien lâcher, je lui fais confiance. Par contre la petite pique du danseur à la fin fait quand même mal.

Ophélie Jaëger

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Il y a un an

Elle fait d'autant plus mal qu'elle a un passif avec ça, avec la perception de son métier par son entourage. Donc le tacle du "métier sérieux", même si ce n'est que pour la faire chier, aura nécessairement un impact plus important que prévu... Mais je n'en dis pas plus.

clecle

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Il y a un an

l'arrivée finale est top, la guerre ne va pas tarder à recommencer ! Des descriptions savoureuses sur le quotidien parisien, le tout avec humour, bravo !

Ophélie Jaëger

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Il y a un an

Merci, venant de toi ça me touche encore plus !

Marigolotte

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Il y a un an

Fan ! Hâte de connaître la suite!

Ophélie Jaëger

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Il y a un an

Tellement contente que ça te plaise (et tellement étrange de savoir que tu me lis) haha ! Merci Marie <3

Céline Carberge

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Il y a un an

Le peuple veut la suite !

Ophélie Jaëger

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Il y a un an

Ca arrive, ça arrive xD
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