Fyctia
3. Sésame.
Dans le métro, Joe enrageait. Dans la rue, elle fulminait et martelait le pavé de ses vieilles Converse.
« Palais Garnier, huit rue Scribe. » avait-il lâché avec défi. Et le défi, Joséphine le connaissait trop bien : personne n’entrait côté coulisses sans y être invité. Evidemment, elle ne pourrait pas compter sur son fantôme pour la faire entrer, mais elle avait plus d’un tour dans son sac. S’il pensait se débarrasser d’elle aussi facilement, il risquait d’être déçu, l’enfant prodige ! Et à quelques mètres du fameux numéro huit, c’est justement de ce sac que Joe tira son portable pour composer un numéro pré-enregistré.
Passé l’arche de pierre et les grandes portes vitrées, elle signifia à l’agent d’accueil qu’elle attendait quelqu’un, et se mit à faire les cents pas dans le hall. Voilà, elle y était. Et après ? Que faire, s’il s’obstinait ? S’il n’y mettait pas du sien, elle n’aurait jamais rien à écrire. Certes, elle pouvait interroger les personnes de son entourage, sa famille, ses collègues, mais dans une autobiographie, c’est avant tout la version du supposé auteur que l’on cherchait à avoir. Joe devrait rédiger à la première personne, et cette personne ne pouvait demeurer mutique.
Des pas se firent entendre dans le silence pesant, et bientôt, Joséphine vit apparaître son Sésame derrière l’alignement de portes bloquant l’accès. Un sourire étira les lèvres de la jeune autrice lorsque la belle rousse ourla les siennes en direction de l’agent d’accueil. En quelques mots et deux sourires, Pénélope venait de lui obtenir un badge « visiteur » que Joe s’empressa d’étrenner sur l’un des portiques.
— J’y crois pas ! Le grand Dorian ? J’ai lancé une tendance on dirait ! s’extasiait Pénélope en la précédant au travers d’un dédale de couloirs. T’as vu mes passages télé ? Tu m’as trouvée comment ?
Joséphine se contentait de lui sourire en réponse. Pénélope n’en demandait pas plus. Elle était de celles qui ne doutent jamais. Et pourquoi l’aurait-elle fait ? En tenue d'entraînement, la sueur faisant frisotter les petits cheveux échappés de sa longue tresse, elle était sublime. Avec son jean usé jusqu’à la corde, ses vieilles baskets et le blouson trois fois trop large emprunté à son frère, Joséphine faisait pâle figure en comparaison. Aurait-elle dû faire un petit effort ? Elle n’y avait pas songé, elle n’avait pensé qu’à son objectif : faire mordre la poussière au provocateur petit danseur.
— Il est comment, en vrai ? demanda-t-elle brusquement coupant court au soliloque de Pénélope. Dorian, je veux dire.
A l’orée d’un énième étroit couloir qui fleurait bon le cirage et les siècles d’Histoire, Pénélope s’immobilisa comme happée par ses réflexions. Joe en profita pour jeter un coup d’œil derrière elle, et se félicita d’avoir la danseuse en guise de fil d’Ariane. Serait-elle seulement capable de retrouver la sortie ?
— Difficile à décrire, trancha Pénélope. On ne le cerne pas facilement. Mais ce que je peux te dire, c’est que n’importe qui tuerait père et mère pour danser ne serait-ce que quelques secondes en sa compagnie, même si cela signifie crever sous les heures d’entraînement avant ça.
Elle haussa les épaules, signe qu’elle n’avait rien de plus à en dire. Ce qui laissa présager à Joséphine toute la difficulté qu’allait revêtir ce contrat. Un sujet évanescent et un entourage qui ne savait qu’en dire ? Génial, ce serait l’autobiographie la plus courte de l’Histoire.
Au détour d’un dernier virage, Pénélope pointa du doigt une double porte entrouverte.
— C’est là.
Mais encore ?
— Tu ne viens pas ? compris brusquement Joe. Pourquoi tu ne viens pas ?
Était-ce de la panique dans sa voix ? Elle ne parlerait qu’en présence de son avocat, mais Joséphine ne faisait que réagir à l’air affiché sur les traits de la jeune rousse. Un pas en arrière, les mains dans le dos, tout son langage corporel indiquait qu’elle se désolidarisait de Joséphine. Craignait-elle la réaction de Dorian ? Joe devrait-elle la craindre également ? Il était un poil trop tard pour s’interroger sur ce point.
— Je te suis, lui assura Pénélope comme consciente que Joe avait besoin d’un bon coup de pied aux fesses pour démarrer.
Et elle la suivit, en effet. De loin, cela dit, son regard ne rencontrant jamais le sien, des fois que quelqu’un les surprenne et puisse les penser ensemble. En apnée, Joséphine franchit la double porte, les grains de riz dansant la gigue au fond de ses entrailles. D’un regard, elle parcourut la grande pièce circulaire percée de lucarnes gigantesques. Partout des corps esquintés, des respirations dissonantes, des râles plaintifs émanant de silhouettes enchevêtrées tantôt au sol, tantôt échouées sur une barre au mur. Joséphine eut le sentiment de fouler du pied les vestiges d’une bataille que personne n’aurait remportée.
Un seul demeurait debout.
Isolé et pourtant submergé par cette marée humaine dont les corps semblaient l’encercler. Joséphine n’eut même pas la nécessité de demander à Pénélope lequel de ces corps était celui de son tyran : elle sut que c’était celui-là, celui qui semblait à peine essoufflé.
Et quelque chose lui dit que lui aussi avait immédiatement su, lorsque son regard de givre traversa la dizaine de mètres qui les séparait. Deux yeux qui se plantèrent juste là, entre ses deux seins, bloquant la respiration de Joséphine et toute activité cérébrale par la même occasion.
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WildFlower
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Il y a un an
Ava Montastier
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Il y a un an
L'émotive
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Ophélie Jaëger
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Alexandra Prevel
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petitemr
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Gottesmann Pascal
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Ophélie Jaëger
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