Œdice Kaouenn La Voix d'Élise Chapitre 6 : J-16 PM (2/2)

Chapitre 6 : J-16 PM (2/2)

Ludovic observa l’intérieur de l’appartement avec une curiosité un peu trop poussée au goût de Mathilde. Elle sortit sa bouteille de vin entamée, hésita, puis attrapa un second verre dans le placard. Le journaliste s’installa sur un tabouret bancal.

— Cette histoire ne m’a pas quitté depuis quinze ans, commença-t-il. Pas un jour ne passe sans que j’y pense. Donc quand j’ai appris le décès des deux pilotes, ça m’a fait un choc. Celui d’Alimi, l’année dernière, m’a mis la puce à l’oreille. J’ai décidé d’enquêter.

— Dans votre article, vous ne mentionnez pas le message que vous avez trouvé, observa-t-elle.

Il marqua une pause. Sans doute ne s’attendait-il pas à ce qu’elle ait lu son torchon.

— La sœur d’Alimi me l’a montré après la publication… J’ai voulu apporter ce complément d’information dans un nouveau bulletin, mais mon patron l’a rejeté… avoua-t-il. Soi-disant que je délirai complètement…

Mathilde posa les verres sur la table. Ludovic leva un sourcil surpris et refusa le vin qu’elle lui proposait. Grand bien lui en fasse. La jeune femme se servit. Elle avait bien besoin d’un remontant pour faire passer toutes les pilules de la journée.

— Je voulais être contrôleur aérien, à l’époque, soupira-t-il. J’ai changé d’avis ce matin-là. Entendre la panique dans vos voix, découvrir vos airs détruits, les gendarmes… C’était trop pour moi. J’ai compris que je n’étais pas fait pour ça.

Mathilde avala deux longues gorgées. Quand elle baissa son verre, elle constata que Ludovic la dévisageait.

— Comment avez-vous pu continuer à travailler là-bas ? souffla-t-il. Vous étiez en formation, en plus… Remettre un pied dans une tour après ça, ça devait être atroce…

Elle haussa les épaules. Les mois qui avaient suivi restaient profondément enfouis dans sa mémoire. Elle préférait les laisser dans leur gouffre sombre et humide plutôt que de les ramener à la surface.

— On m’a proposé une mutation ailleurs, j’ai refusé.

— Même pour Le Bourget ? Vous y habitez, la zone doit vous plaire…

— Raphaël bosse là-bas.

Ludovic garda le silence quelques secondes. Elle visualisa les rouages qui tournaient dans son cerveau derrière ses iris clairs.

— Raphaël… Votre… compagnon ?

— Futur ex-mari.

— Vous ne vouliez pas travailler avec lui ?

Je le voyais déjà à la maison, je n’allais quand même pas me le coltiner au boulot en plus… songea-t-elle.

Ses réflexions n’atteignirent pas sa bouche et encore moins les oreilles de son interlocuteur. Cette réponse ne regardait qu’elle. Heureusement, il n’insista pas et enchaîna sur une nouvelle interrogation :

— Et les autres ?

— Notre chef est parti à la retraite, Rachel est toujours là, les trois derniers ont été mutés.

Il acquiesça, pensif, et sortit un carnet de sa poche pour y noter quelques mots. Mathilde ne laissa pas le silence s’installer trop longtemps. Elle préféra aborder le sujet qui l’intéressait :

— Qu’est-ce que vous savez à propos de cette « Voix d’Élise » ?

— Très peu de choses, malheureusement… soupira-t-il. Elle compte un décès confirmé à son actif, deux suspectés, une victime en cours : vous.

Mathilde ricana :

— « Décès confirmé », c’est quand même un peu gros, comme dénomination… Alimi avait peut-être d’autres soucis que quelques SMS bourrés de fautes.

Le regard de Ludovic se braqua sur elle comme un fusil sur sa proie.

— Des SMS ? l’interrogea-t-il.

La jeune femme déverrouilla son écran et le lui montra. Elle ne prit pas la peine de jeter un œil à ses notifications. Combien de nouveaux messages polluaient désormais son téléphone depuis une demi-heure ? Cinq ? Six ?

Ludovic grimaça.

— En effet, c’est assez flippant… Vous croyez qu’ils savent que je suis avec vous ?

Face à l’air surpris de Mathilde, il retourna le portable.

Arrete d’en parlé aux autre ! Méchante

16

Élise

Les doigts tremblants de la jeune femme se refermèrent sur l’appareil. Le message datait de quinze minutes. Pendant qu’elle rentrait de chez Valentin.

Le journaliste ne pouvait pas savoir. Il n’y était vraiment pour rien dans cette histoire. Elle le vit frotter le dos de sa main droite, où une trace de griffure rougissait lentement.

— Je suis désolée… marmonna-t-elle.

Il leva des yeux interrogateurs vers elle. Il ne l’avait pas entendue. Elle garda le silence.

Ludovic accepta son mutisme. Son regard détailla la pièce, à l’affût.

— Avez-vous encore ces lettres ? demanda-t-il.

— Je les ai jetées. J’ai descendu le sac ce matin.

Il la fixa avec déception.

— Toutes ?

— Toutes.

C’était un mensonge : elle n’avait pas vérifié son courrier, ce jour-là. Ni la veille ni l’avant-veille. Nul doute que trois enveloppes l’y attendaient, ornées des chiffres « dix-huit », « dix-sept » et « seize ».

Deux semaines et deux jours. Voilà tout ce qu’il lui restait.

Avant quoi ?

— Où est votre local poubelle ?

Elle allait répondre, mais les conséquences possibles l’effarèrent :

— Vous n’allez quand même pas fouiller dedans ?

Il haussa les épaules.

— Ce sont des preuves importantes. Vous avez pensé à les montrer à la police ?

Mathilde ouvrit la bouche. La referma.

Non, elle n’y avait pas pensé… Elle envisagea l’idée, s’imagina prendre son sac, son portable, les lettres qui patientaient au rez-de-chaussée. Porter plainte. Faire face à un homme en uniforme, le regard sévère, lui raconter l’histoire…

Elle n’avait pas vu Élise. Elle savait où se trouvait le terminal trois. Elle savait dans quel secteur errait la petite. Sur le coup, elle avait oublié. Ce n’était pas sa faute. Elle n’avait pas su comment réagir. Le Delta n’avait pas compris. Ce n’était pas sa faute. Non, elle n’avait vraiment rien vu. Ce n’était pas sa faute. Elle ne voyait même pas le 777 sous la tour. Ce n’était pas sa faute. Vraiment rien vu. Non, rien du tout. Ce n’était pas sa faute !

— Non, répondit-elle enfin.

— Je peux vous accompagner, si vous le souhaitez…

— Non, répéta-t-elle. Ils n’écouteraient pas.

— Vous avez des preuves !

Le verre de Mathilde s’abattit sur la table. Le liquide carmin se répandit sur sa main, sur sa manche. Elle se leva sans un mot pour récupérer une éponge. Ludovic demeura parfaitement immobile.

Enfin, le jeune homme se redressa. Il toussota, les poings sur les hanches, le regard fuyant.

— Je… Je vais vous laisser. Ne vous embêtez pas, je me souviens du chemin.

Le journaliste se glissa aussi silencieusement que possible vers la porte. Main posée sur la poignée, il se tourna une dernière fois :

— Au fait… Qu’avez-vous pensé de mon article ?

— Bourré de fautes, grommela-t-elle. Rédaction d’amateur.

Il grimaça et se faufila dans le couloir sans demander son reste. Son « au revoir » atteignit à peine les oreilles de Mathilde.

Il n’y aurait pas de « revoir ».

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13 commentaires

Camille | Fyctia

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Il y a 2 ans

Bonjour Œdice, j’ai lu les premiers chapitres de ton histoire et je viens te faire un retour sur ces derniers, afin de t’aiguiller pour la fin de l’écriture de ton premier jet et en vue de la finale du concours à laquelle tu participeras grâce à notre coup de pouce.

Camille | Fyctia

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Il y a 2 ans

Comme indiqué dans notre article, la plus grande force de ton roman, et ce qui lui a permis de se démarquer à nos yeux, est l’univers dans lequel tu le situes. Le milieu du contrôle aérien est mal connu du grand public, et tu parviens à nous y faire rentrer avec précision, en donnant juste ce qu’il faut de détails et d’anecdotes pour susciter notre intérêt sans tomber dans l’encyclopédique. Je ne peux que t’encourager à poursuivre sur cette lancée pour le reste de ton roman : il n’y a pas de retravail à envisager de ce point de vue. De tes différentes interventions, il nous semble avoir exercé que tu travailles toi-même dans ce milieu : je n’ai donc pas à te conseiller à étayer tes recherches, puisqu’il est clair que tu maîtrises déjà le sujet. C’est une excellente chose d’avoir réussi à mettre à profit ton expérience personnelle de la sorte et tu le fais très bien.

Camille | Fyctia

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Il y a 2 ans

Ton écriture est efficace. Ton style est plutôt « blanc » : il sait se faire oublier pour servir l’intrigue. Là encore, je t’encourage à poursuivre sur cette lancée pour le reste de ton roman. Ta plume fonctionne bien telle qu’elle est. Tu sais créer des moments immersifs et pleins de suspens, ton prologue en première ligne ; tes scènes sont dynamiques, avec des dialogues crédibles. Bravo.

Camille | Fyctia

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Il y a 2 ans

Le point sur lequel beaucoup de choses vont se jouer dans ton manuscrit final, c’est la résolution que tu choisiras de donner au mystère au centre de ton intrigue. Tu as réussi à interpeller avec ces messages reçus par Mathilde, et on a envie de savoir de quoi il en retourne ; le revers d’avoir une intrigue très forte comme celle-ci, c’est qu’elle devra être excellente de bout en bout pour remporter l’adhésion à 100%. Il faudra que tu trouves un équilibre pas forcément facile à établir entre une explication logique, mais trop attendue (une « simple » vengeance des parents d’Élise, par exemple), et une explication plus flamboyante mais qui pourra paraître tirée par les cheveux. Au besoin (s’ils n’y sont pas déjà), n’hésite pas à te repencher sur le début de ton roman pour voir comment y glisser des indices que le lecteur pourra comprendre après coup, afin de donner un sentiment de pleine logique à la fin que tu auras choisie, même si elle est surprenante quand on la découvrira pour la première fois (si tu réussis à provoquer cette double impression chez ton lecteur, le pari est gagné). À ce stade de l’histoire, on a encore peu d’éléments pour savoir vers quoi tu te diriges, je te fais donc ce commentaire d’ordre général afin que tu saches à quoi potentiellement faire attention.

Camille | Fyctia

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Il y a 2 ans

Un point que tu pourrais retravailler y compris dans les parties dont nous disposons déjà, c’est le rythme de ton texte, qui aurait le potentiel d’être encore un peu plus haletant. Cela tient beaucoup à l’attitude de Mathilde par rapport à ce qui lui arrive : face aux messages qu’elle reçoit, elle reste assez passive, fait peu d’hypothèses concernant leur provenance. Nous impliquer davantage émotionnellement dans le mystère à travers elle pourrait être une bonne idée pour accrocher l’attention encore plus. Attention, il s’agit seulement d’un petit ajustement : globalement, l’équilibre entre rebondissements et passages plus calmes dans ton texte est bon. Pour la suite, garde aussi en tête que tu te trouves dans un thriller : le développement de l’arc concernant Valentin et Raphaël est pour l’instant bien équilibré avec le reste, mais il faudra que tu veilles à ce que ce soit bien ton mystère qui reste au centre de ton intrigue pour la suite, et que cette partie de l’histoire garde son statut secondaire. Je préfère t’en avertir, étant donné que sur Fyctia, il est régulier que les auteurs surinvestissent les romances, en raison de la fréquence de nos concours dans ce genre (mais comme il s’agit de ton premier sur la plateforme, ce n’est pas un point qui m’inquiète énormément).

Camille | Fyctia

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Il y a 2 ans

Concernant ton héroïne, sa psychologie est intéressante et tu as choisi le bon degré de proximité pour nous faire entrer dans ses pensées afin que nous puissions nous attacher à elle sans que l’avancée de l’intrigue vienne en souffrir. Attention cependant, son attitude et son âge nous ont parfois semblés en décalage : elle donne par moments le sentiment d’agir ou de penser avec moins de maturité qu’elle le devrait (dans certaines de ses réflexions sur Valentin ou Sophie notamment).

Camille | Fyctia

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Il y a 2 ans

C’est tout cas jusque là une lecture très plaisante et solide, félicitations ! J’espère que ces quelques conseils te seront utiles pour la suite de ton écriture et te souhaite un bon retravail jusqu’au rendu de ton manuscrit complet pour la finale. Camille, équipe Fyctia

Œdice Kaouenn

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Il y a 2 ans

Merci beaucoup pour ces remarques, elles vont bien m'aider ! Je bosse en effet dans le milieu, je me suis donc économisé ces recherches (mises à part deux-trois questions à mes chefs)... Je vais faire de mon mieux pour ne pas vous décevoir ! Merci encore et bon courage pour la suite du concours !

Ritaalves

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Il y a 2 ans

Elle a raison pour les flics, je pense pas qu’ils auraient fait quoi que ce soit.
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