Fyctia
Le jour où la fin a commencé
Aux arches d’accès, le gouvernement a déployé le grand jeu : réquisition de l’armée, fusil d’assaut au clair ; patrouille sur le chemin de ronde ; projecteurs et snipers dans les miradors. Menace ésotérique ou non, il ne s’agit pas de compter uniquement sur les sahir.
Jarir nous pousse dans la file devant l’entrée. Les soldats ne contrôlent pas grand-chose, tout juste s’assurent-ils qu’ils n’ont pas affaire à des mas déguisés en humains. Il a fallu une guerre avec l’haiwa pour que le quartier interdit ouvre enfin ses portes.
À l’intérieur, la sculpture du Cheikh Al-Mahadine veille. Sa stature bienveillante revêt des airs inquiétants dans le bain écarlate du ciel. Je tire Hasna par la manche. C’est la première fois qu’elle met les pieds ici. J’avais été saisi de la même stupeur en découvrant les jardins suspendus le long des palais dévalant la colline. En temps normal, l’Esagil est un petit paradis.
Jarir s’engage sur les escaliers qui mènent au versant nord, il avance d’un pas pressé. Une foule de réfugiés s’est agglutinée le long des marches. Ils ont l’air d’attendre quelque chose : qu’on s’occupe d’eux, qu’on leur explique, qu’un proche les retrouve… Personne ne vient.
Arrivé chez Farouk, notre guide ouvre la porte jamais verrouillée et fait même montre d’une galanterie surprenante lorsqu’il la tient pour Hasna.
— L’endroit n’est pas vaste, mais vous y serez en sécurité.
En bon ascète, Farouk a toujours réprouvé le luxe et se contente de cette bicoque à flanc de colline, plus haute que large. De par son statut, le sahir de la Ziggurat aurait pu prétendre à plus opulent.
— La seule chambre disponible est celle du maître des lieux, à droite en haut de l’escalier, explique Jarir à Hasna. Je suppose que vous pouvez l’occuper en son absence, avec votre ami. Ce sera à lui de s’expliquer si Farouk trouve à y redire…
Elle ravale sa grimace. L’idée de devoir partager une chambre avec son ex — moi — ne doit pas l’enchanter, même si c’est probablement le cadet de ses soucis à l’heure actuelle. Quant à Jarir, il a l’air épuisé. C’est à peine s’il tient debout. Affalé sur un fauteuil du salon ; il tire un cylindre aux reflets irisés de sa poche : un canister.
D’un coup de menton, je signifie à Hasna de rejoindre la chambre. Un air de dépit lessive son visage d’ordinaire rayonnant. Dépit ô combien partagé. Je me retrouve seul dans l’entrée avec le factotum peu avenant de Farouk. Même si dans son état, il m’effraie bien moins.
— Tu ne vas quand même pas tirer sur les réserves des canisters ? Lamia n’est pas là ?
J’avais tort : son regard m’aurait assassiné s’il avait eu assez d’aria pour me lancer un sort.
— Je n’ai pas réussi à la joindre à cause de cette foutue panne de réseau et je n’ai pas encore pu aller la chercher.
Une vague de culpabilité m’assaille. Je comprends mieux sa colère — plus acide que d’habitude : Farouk lui a demandé de me mettre à l’abri et cet idiot a fait passer cet ordre avant la sécurité de sa propre aria-sil.
— Tu comptes y retourner ?
— Bien sûr. Une fois que j’aurais rechargé mon aria.
Il s’apprête à desceller son canister. Ces petites choses sont précieuses et difficiles à remplir, il le sait. Mon soupir sonore envahit la pièce.
— Pourquoi tu ne me demandes pas ?
Il me fixe un regard lourd et pénétrant. On croirait que je viens de lui soumettre l’option la plus inenvisageable qui soit.
— Je ne peux pas. Tu es avec Farouk.
— De un, je n’appartiens pas à Farouk. De deux, c’est vraiment le moment de faire la fine bouche ? Pense à Lamia : plus vite tu seras sur pied, plus vite tu la retrouveras.
Jarir tourne la tête et décolle péniblement l’avant-bras du fauteuil pour m’inviter à approcher. C’est dire comme il lui en coûte. Je campe devant lui.
— Plus près, lâche-t-il dans un filet de voix éteinte.
Je plante mes paumes sur les accoudoirs.
— Plus…
Plus ? Il plaque sa main dans le creux de mes reins et me fait basculer. Je me retrouve à califourchon sur ses genoux. Plus il y a de contact, plus le procédé est efficace ; j’ai tôt fait d’oublier ce détail. Je suis presque soulagé, qu’avec ma tête désormais fourrée sur son épaule, il ne puisse pas voir mon embarras.
— Je n’ai aucune envie de te toucher, dit-il en remontant ses doigts le long de mon dos.
Un frisson traître m’échappe.
— C’est réciproque.
Je grogne dans l’espoir de garder un minimum de fierté. C’est perdu d’avance : je suis incapable d’avoir l’air indifférent quand un sahir me touche.
Ses longues mains se faufilent sous mon tee-shirt, glissent entre mes côtes. Je dois mordre ma lèvre pour contenir un soupir alors que l’aria vibre sous ma peau, s’électrise sous ses doigts. Ils s’immobilisent, ils ont trouvé le nœud. Leurs pulpes s’enfoncent et impriment leur marque dans ma chair. Cette fois, le gémissement m’échappe. Ce n’est pas de la douleur, juste une sensation fébrile alors que l’énergie s’enfuit entre ses serres.
Les premières fois, je luttais par réflexe. Maintenant, je me laisse aller, attrape le plaisir déviant que me procurent ces crépitements et flotte sur leurs flots doucereux.
Quand il s’arrête, je me sens à la fois léger et lourd. Jarir me repousse avec une délicatesse qui ne lui ressemble pas. Je me rattrape à l’accoudoir. Le monde tourne encore un peu, mais les couleurs reviennent petit à petit. L’aria inerte et environnant — celui que les sahir ne peuvent prélever sans les aria-sil capables de le catalyser naturellement — me revigore déjà.
— Merci.
Le dire doit arracher quelques pans de sa dignité.
— Retrouve Lamia, murmuré-je, épuisé.
Jarir se redresse frais comme un gardon et file vers la sortie sans attendre.
— Si vous avez un problème, allez voir Bachir : il est de garde à l’entrée du quartier. Pour le reste, tu connais la maison. Je tâcherai de rentrer avant la nuit.
J’aurais voulu savoir quand Farouk prévoyait de rentrer, mais il ne le sait sans doute pas. La porte claque, je n’ai plus qu’à me diriger d’un pas traînant vers l’étage. La chambre de notre hôte m’accueille, modeste, juste fonctionnelle. À l’image de ce que je suis aux yeux de Farouk.
Hasna est recroquevillée en chien de fusil sur le lit. Je l’imite. Sa poitrine se soulève par saccades : elle sanglote. À une époque, je l’aurais serrée dans mes bras et soufflé sur ce vilain chagrin. Cette époque me paraît si lointaine…
Pourtant, c’est à partir de là que ces histoires ont commencé, que j’ai rencontré Hussein, puis Farouk… À partir du jour où Hasna m’a quitté.
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Enisseo
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LuizEsc
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Eva Boh
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Hell-vixen
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clecle
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