Fyctia
25. La maison sans autel
— J’ai sommeil, Lucilius, se plaignit Tarquin qui traînait de plus en plus les pieds. Allons-nous enfin arriver quelque part ? Pourquoi ne pas nous arrêter dans l’une de ces auberges ?
La nuit avait achevé de tomber et un vent froid se faufilait en sifflant furieusement dans la ruelle étroite qu’ils traversaient. L’hiver reprenait ses droits dès lors que disparaissait le soleil.
— Nous sommes presque arrivés, assura Lucilius. Voici le port.
Rhéa regarda droit devant elle. Quelques mâts de bateaux dépassaient des toits des insulae. Les quais sur lesquels ils débouchèrent étaient mal éclairés. Comme l’avait affirmé la Gauloise qui les avait renseignés, une forte odeur de poisson imprégnait l’air. L’eau noire clapotait doucement sur le coque des navires amarrés.
Ils passèrent devant des thermes en train de fermer. Des jeunes gens en sortaient, les cheveux mouillés. De vastes entrepôts s’étendaient un peu plus loin. Lucilius se dirigea vers eux sans hésitation. Rhéa et Tarquin échangèrent un regard perplexe mais n’émirent aucun commentaire.
Une étroite maison avait été glissée entre deux hangars. Lucilius s’arrêta devant son entrée en bois.
— C’est ici, marmonna-t-il pour lui-même. Oui, je crois bien.
Il appuya sur la sonnette. Un son aigre s’élèva. La porte s’ouvrit sur une femme entre deux âges aux longs cheveux bruns grisonnants. Elle était enveloppée dans un long châle et posa sur eux un regard méfiant comme si elle ne recevait pas souvent de visiteur. Elle ne réagit pas en dévisageant Lucilius ou Rhéa mais écarquilla les yeux en découvrant Tarquin sur son seuil. Elle savait visiblement qui il était, comme l’essentiel des citoyens de l’Empire.
Le jeune esclave s’avança.
— Je suis Lucilius, dit-il. Le fils de Jonas.
La femme se désintéressa aussitôt de Tarquin.
— Lucilius…
Elle posa la main sur l’épaule du jeune homme, comme s’il fallait qu’elle ait une preuve de sa matérialité pour croire en sa présence.
— Tu ressembles à ton père, murmura-t-elle. Quel bonheur de te rencontrer !
L’esclave sourit tendrement et la serra dans ses bras un long moment. Il mit doucement fin à leur étreinte et désigna ses deux compagnons de route qui se tenaient toujours en retrait, assez embarrassés.
— Voici Sarah, leur dit-il. Sarah, je te présente mes amis, Rhéa et Tarquin.
Le petit empereur haussa un sourcil à l’entente du terme “ami” mais ne protesta pas.
La femme lui adressa un signe de bienvenue.
— Entrez, entrez.
Elle s’effaça pour les laisser franchir le seuil et s'adressa à un homme barbu qui s'avançait dans une langue que Rhéa ne connaissait pas.
L’intérieur de la demeure surprit la prêtresse. Les murs nus ne comportaient pas la moindre fresque ou peinture et aucun autel domestique n’était visible. Les personnes qui vivaient ici semblaient suivre scrupuleusement les ordres d’Octave de n’adorer aucun dieu. Pourquoi donc Lucilius les avait-il amenés ici ?
Tarquin entra en dernier, jetant des regards dédaigneux autour de lui. Rhéa eut peur qu’il ne fasse quelques remarques désobligeantes, mais le petit garçon se contenta de pincer les lèvres.
Rhéa prit Lucilius à part, profitant du fait que Sarah et l’homme qui devait être son époux aient quitté la pièce pour aller leur préparer du thé.
— Qui sont ces gens ? murmura-t-elle. Pouvons-nous leur faire confiance ?
Le jeune homme hocha la tête.
— Ne crains rien. Sarah est ma tante paternelle. Nous serons ici à l’abri.
La prêtresse marqua un instant de surprise.
— Cette Sarah semble pourtant ne pas te connaître, observa-t-elle avec un reste de méfiance.
— C’est la première fois que je la rencontre, reconnut Lucilius. Mais mon père m’a beaucoup parlé d’elle avant que nous soyions tous les deux réduits en esclavage et séparés. Et elle-même était au courant de mon existence.
Rhéa n’en fut qu’à moitié rassurée. Des liens de parentés aussi distendus ne lui paraissaient pas d’une grande fiabilité. Mais peut-être était-ce parce qu’elle-même avait été arrachée à sa famille encore enfant qu’elle ne pouvait comprendre cet attachement ?
— Ils sont de cette religion orientale, n’est-ce pas ? Celle qui croit en l’existence d’un dieu unique et tout puissant, demanda Tarquin, plus éveillé qu’il ne le semblait.
Rhéa ouvrit de grands yeux, comprenant soudain. Cela expliquait cette absence de culte des dieux et la langue que parlait Sarah et qu’elle n’était pas parvenu à identifier. La prêtresse avait entendu parler de cette étonnante religion étrangère mais n’avait encore jamais rencontré l’un de ses représentants.
Lucilius hocha la tête.
— Oui, je suis issu d’une famille juive de par mon père, même si je n’ai pas été élevé dans cette croyance.
Sarah revint à ce moment-là avec un plateau chargé et proposa à ses visiteurs de prendre place dans le salon. Rhéa s’assit à côté de Tarquin sur un canapé vert un peu défraîchi.
Un gros chat sauta aussitôt sur ses genoux et entreprit de ronronner comme un moteur de voiture. La jeune fille le caressa distraitement. Il faisait bien chaud dans la pièce. Les lampes électriques n’éclairaient qu’imparfaitement le coin dans lequel elle avait trouvé refuge et ses paupières lui parurent soudain bien lourdes. Sarah et Lucilius bavardaient allègrement et elle se sentit comme une intruse. Tarquin, de son côté, ne se gênait pas pour participer à la conversation et poser toutes les questions qui lui traversaient l’esprit.
— Votre dieu a-t-il également été interdit par mon oncle ? demanda le petit empereur avec curiosité.
Sarah haussa les épaules.
— Toutes les divinités ont été interdites sans exception. Nos prêtres ont reçu l'ordre de fermer notre synagogue. Cela ne nous empêchera pas de prier.
Rhéa ressentit soudain un élan de sympathie qui la frappa. Après tout, toutes les religions étaient dans le même bateau face aux réformes du général Octave.
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Jo Mack
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Herrade_Riard
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Camille Jobert
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