Fyctia
Carnavalisation
— Cessez de vous agiter Anna, soyez droite comme le lévrier et gracieuse tel l'ange du blason de notre hôte, le duc de Rivoli !
— Ma muselière me bride mère ! m'exclamai-je.
— Votre corset Anna ! Votre corset ! Cette contrainte transforme le corps de la femme en une œuvre d'art ! me corrigea-t-elle.
— Je le qualifierai plutôt d'étau pour la taille et l'esprit !
— Votre sagacité doit cesser impérativement jeune fille ! siffla-t-elle le visage rouge de colère. Victor, je vous conjure de veiller aux débordements d'éloquence de votre sœur !
Mère accéléra le pas, laissant la distance défaire l'atmosphère de son agacement. Je regardai mon frère jumeau d'un air faussement contrit. Notre ressemblance physique se jouait sur nos yeux saphir encadrés par nos cheveux noir de jais, mais notre lien indestructible et nos propres étapes s'avéraient être un équilibre nécessaire à la construction de notre personnalité individuelle.
— Un effort serait le bienvenu Anna ! Profite au moins du spectacle ou de la beauté des lieux, m'implora Victor.
— Tu sais ce que je pense de ces foires aux épousailles et de surcroît, je m'étonne de notre présence. Père déteste cette noblesse décorative !
— Certes, notre famille appartient à l'aristocratie d'antan, mais il nous faut accepter les décisions de l'empire. Depuis les festivités du mariage du roi de Westphalie, les accords politiques et commerciaux sont conclus majoritairement dans ces soirées mondaines. Père le sait et notre absence serait un affront à la société.
— Ton discours est assommant, affirmai-je, j'aurais préféré demeurer auprès de nos jeunes sœurs, mais je veux bien faire une entorse à mon indocilité pour toi. Je te promets de me plier aux convenances pareillement à une révérence.
— Je ne suis pas dupe Anna !
— Je m'efforcerai de rester angélique et puis, je pourrais peut-être rencontrer un prétendant cherchant autre chose qu'un ornement ou une dote. Néanmoins, ta situation me préoccupe davantage que ma condition !
— Je sais, souffla Victor. Profitons des réjouissances, veux-tu ?
L'affaissement des traits de son visage reflétait la tristesse, partenaire de cette vie formatée. Turpitude pour les uns, étranges amours pour les autres, l'homosexualité gagnait une certaine liberté dans le cadre privé. Mais, mon cher Victor était le seul descendant pouvant perpétuer notre lignée et notre nom. Père lui réservait un destin contre nature pour son cœur et son corps.
Mon sentiment d’impuissance générerait de la frustration, de l'inquiétude, mais en aucun cas du découragement. Cependant, je décidai de remettre ma réflexion aux jours suivants.
Un tapis rouge déroulé à l'infini, bordé d'arbres constellés de petites lampes à huile, nous guida vers l'entrée du cirque olympique. Des gerbes de longues étincelles colorées déchiraient la noirceur du ciel, nous couvrant d'une pluie de lumière.
Je m’émerveillai devant l'élégance des chevaux, certains dansaient en soliste, d'autres faisaient voltiger des acrobates. L'un d'entre eux était muni d'ailes à la manière de Pégase, intensifiant le côté chimérique de la fête.
A L'intérieur, les corps communiquaient au milieu de la piste, symbole de distraction. J'étais déjà lassée par cette carnavalisation. Le maître de cérémonie annonça notre présence et les têtes se tournèrent vers nous. Épiée par les femmes, scrutée par les hommes, je cherchai une connaissance à laquelle m'ancrer.
Le ciel soit loué, mon amie la comtesse de La Fresnaye rendait honneur à la tapisserie, attendant l'inclination d'un candidat au mariage. Mais, ma progression fut interrompue par la maîtresse des lieux.
— Pas si vite jeune fille !
— Mon frère et moi venions vous faire part de nos hommages, madame la Duchesse, mentis-je.
— Je m'en vois ravie. Laissez-moi vous présenter l'un de mes fils, Jules, comte de Rivoli.
Semblable à un petit garçon caché dans les jupes de sa mère, ledit comte resta en retrait derrière la tenue de velours pourpre de cette femme charismatique, à l'aura aussi imposante que sa parure aux influences orientales. Sous son regard insistant, le prétendant à la motivation sans équivoque, finit par m'inviter à danser. Victor hocha la tête pour donner son approbation, mais je devinai une grimace sous son masque de politesse. Je me demandai s'il craignait mon impertinence ou si la raison était tout autre.
J'évoluai avec mon partenaire sur une valse, ses mouvements rapides et tournoyants étaient bien exécutés, cependant ils manquaient de sincérité. Mon buste se crispa naturellement, refusant un quelconque rapprochement. J'observai son uniforme de l'armée très bien ajusté, assorti de bottes de cavalier. Aussi, ses épaulettes lui conféraient une carrure plus rassurante, mais son langage corporel laissait penser l'inverse.
Il entama tout de même une conversation, ou plutôt un monologue. J'eus droit au récit de ses exploits et au bilan financier de sa famille. La musique, pourtant si chère à mon âme, se languissait à mes côtés. Le tempo raisonnait dans ma tête, comme un métronome m'enfermant dans boucle temporelle.
Les minutes défilèrent. Porté par son discours flattant son égo, les yeux de mon cavalier s'encanaillèrent et parcoururent mon décolleté, sans grande délicatesse. Enfin, la dernière note me libéra. Le danseur me conduisit jusqu'à mon amie, sans un mot, mais c'était sans compter sur les miens.
— Je ne suis pas prude vous savez, mais je ne suis pas un objet ou une plante verte que l’on peut admirer à loisir, sans invitation, même si un regard demeure intangible.
L'indiscret, rouge comme une pivoine me salua et tourna les talons sans attendre. La comtesse de La Fresnaye, Marie pour moi, cacha son sourire derrière son éventail en soie fleuri, réveillant l'ivoire de sa robe régence.
— Ne te méprends pas, je suis curieuse de la chose, je me suis même documentée, chuchotai-je, mais j'estime avoir le droit de donner mon consentement aux désireux qui souhaitent franchir la frontière de mon intimité, quelle qu'en soit l'approche.
— Tu as des livres, des gazettes coquines ? répondit Marie, un ton encore plus bas. Pourrais-tu me les confier quelques jours pour éveiller mon intérêt ? Comment te les es-tu procurés ?
— Bien sûr je te les ferai suivre avec discrétion. Depuis toute petite, j'aime m'éterniser dans l'office avec notre cuisinière, nous parlons de tout sans interdit. Cette année, elle m'a offert ces ouvrages avec bienveillance, elle estime à raison que les jeunes filles à marier doivent connaître quelques notions pour aborder le sujet avec moins de craintes.
Ma comparse se perdit dans ses pensées. Je songeai moi-même à l'appréhension de la première fois. Diminuait-elle avec le temps ? Cette découverte sera-t-elle un moment subit ou de partage ? Ma meilleure réponse pour l'instant était de cultiver mon optimiste.
— En attendant, les collectionneurs qui ne réfléchissent qu'avec leur pinceau peuvent passer leur chemin, conclus-je.
— Vous êtes amatrice d'art ? s'exclama une voix suave et masculine.
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Diana.Prince
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Il y a 4 ans
cynthia1609
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Il y a 4 ans
Senefiance
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Azilizaa
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Ashley Moon
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Il y a 4 ans