Fyctia
Chapitre 23
La Belle
Je déteste la cantine.
Tandis que je fixe mon plateau avec dégoût, sans daigner toucher à ce qui s'y trouve, Luc Wallock s'installe en face de moi.
Lorsque je l'ai croisé ce matin, je lui ai prêté l'essai de Simon Duerf pour qu'il y jette un œil. L'aurait-il déjà consulté ?
Conspirateur, il se penche vers moi.
— Emma, ce livre est une mine d'or ! s'émerveille-t-il subitement. Tu as trouvé la réponse ! Nous avons enfin des chances de te sortir d'affaire ! Je savais qu'il ne fallait pas désespérer. Nous...
Le professeur s'agite dans tous les sens comme un hystérique. Je pose discrètement ma main sur la sienne pour réprimer son emballement.
— Professeur, de quoi parlez-vous ? l'interrogé-je, dubitative. De ce que j'ai lu, l'auteur ne dit absolument rien de significatif. En plus, il n'a aucune preuve de ce qu'il avance !
Je suis plus sèche que je ne le souhaiterais. Pourtant, j'essaie. Je fais tout pour me montrer imperturbable, mais ce truc qui consume ma peau s'approche dangereusement de mon cœur. Il couvre déjà une partie de ma poitrine et de mes cuisses. Que se passera-t-il lorsqu'il l'atteindra pour de bon ?
Ma fin est proche...
— Je crains, au contraire, qu'il ne soit désormais temps de renoncer. Au cas où vous ne l'auriez pas remarqué, je n'en ai plus pour très longtemps...
— Je ne renoncerai pas alors que nous sommes si proches du but ! s'insurge-t-il.
— Monsieur, je dois vous mettre en garde. Vous ne pouvez pas me sauver. Je ne vous laisserai pas vous impliquer davantage, vous en avez déjà beaucoup trop fait. Reprenez votre vie, désormais, lui intimé-je à voix basse.
J'affecte un ton détaché pour lui faire comprendre qu'il est temps d'arrêter. Sa moue insoumise n'est donc pas ce que j'espérais.
Sans crier gare, Luc Wallock se saisit de mon bras devant de nombreux yeux interrogateurs. Je lui indique de me lâcher en me raclant la gorge et réinstaure une distance convenable entre nous pour que les gens reprennent leurs activités. Seulement, c'est peine perdue.
Lorsque mes yeux se posent à nouveau sur lui, je réalise que le professeur est plus déterminé que jamais.
— Emma, je ne te laisserai pas mourir ! tranche-t-il. Ce livre contient des indices sur comment nous allons retrouver ce renard. Je suis allé vérifier hier dans le manoir. Il n'est plus là, mais il t'attend forcément quelque part.
— Mais où, enfin ?
Des étudiants se tournent dans notre direction avant de se mettre à chuchoter, toujours plus intrigués de voir le professeur en ma compagnie.
Je soupire et lui repose la question plus calmement.
— Dans cet essai, m'apprend le professeur en sortant le livre et en le pointant de son index, Simon le scientifique nous fait part d'une énigme soumise par la vieille femme à l'extérieur de la ville. Il est allé la consulter pour en découvrir davantage sur ses expéditions au manoir de l'Oubli. Elle était toujours restée très timide face aux demandes des journalistes et des scientifiques, mais elle a fait confiance à Simon pour lui révéler ce qu'elle savait. Ce qui est peu, je te le concède. Entre autres choses, elle lui a avoué que, lorsqu'elle fermait les yeux, elle avait cette profonde sensation d'avoir oublié un pan entier de sa vie, qu'elle rêvait parfois de ce lieu improbable avec lequel elle était sûre d'être jadis entrée en contact : les Enfers. Elle affirme y être allée une fois pour retrouver son mari, décédé quelques jours plus tôt, et y avoir découvert, je cite : « une assemblée merveilleuse de dieux qui se réunissaient en secret et dont le chef suprême était le dieu de l'Oubli, celui-là même qui avait écouté mes suppliques et qui avait accepté de m'aider à revoir une dernière fois mon mari. »
Le professeur me lit le texte avec une fascination que je pourrais presque partager si un détail ne clochait pas.
— Professeur, avons-nous lu le même ouvrage ? lui demandé-je sarcastiquement.
— Oui. J'ai lu le passage où il est question du dieu de l'Oubli, qui pourrait être cette force qui fait perdre l'esprit aux visiteurs du manoir. Bien évidemment, j'ai fait le lien avec tout ce que tu m'avais raconté sur toi et sur la petite Lola.
— Et ? Vous pensez réellement que ce renard est un dieu et que moi, femme lambda sur cette planète, je l'ai rencontré ?
Je prononce ces mots d'une voix encore plus basse que précédemment. Il n'est pas question de parler de « dieu » ou de « renard » dans la cantine, en plein midi, alors que déjà plus d'une douzaine d'étudiants sont surpris de notre proximité.
— Toi et des dizaines d'autres, selon ce livre. Emma, les mythes nous délivrent des messages. Ce n'est pas anodin si, dans les cultures les plus diverses, on retrouve toujours des divinités métamorphes. Peu importent les raisons de sa métamorphose. Est-ce vraiment impossible pour toi de croire que, après avoir manipulé les souvenirs de Lola et s'être transformé sous tes yeux, il puisse être un être surnaturel et immortel ?
Je passe mes mains sur mon visage en soupirant d'exaspération.
— Vous me demandez un acte de foi dont je ne suis pas capable. En dépit de tout ce que j'ai vu, je refuse de croire en l'existence de ces divinités. Je refuse tout simplement de croire qu'un dieu aurait pu se montrer devant moi sans que j'en sois morte, par exemple...
— Parce que tu n'es pas en train de mourir ? proteste-t-il. Quel genre de créatures est capable d'infliger des brûlures juste en plantant ses griffes en toi ? Emma, réveille-toi ! Si ce n'est pas un être extraordinaire aux pouvoirs immenses, qui d'autre ?
Je fronce les sourcils.
Le pire, c'est qu'il est sérieux...
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Marion_B
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Il y a un an
hannahloyanna
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Adele Maine
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Jess Swann
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Il y a un an