WalkerOnTheWind Johatsu, les évaporés Chapitre 1.1

Chapitre 1.1

Assis sur l'un des rochers du jardin, je lisais le journal qu'ojiisan* avait tenu pendant des années. Je ne saurais dire si c'était ma lecture ou le froid s'insinuant dans mon jeans et mon sweat-shirt usé qui me faisait frissonner. Il m'était glaçant d'imaginer que mon grand-père avait imposé à sa famille de disparaître, d'abandonner leurs vies pour en commencer une nouvelle.


Je n'étais pas curieux de nature concernant ma famille : je considérais que si je devais savoir quelque chose sur eux, c'était à eux de me le dire et non à moi de reconstituer la vérité à l'aide de preuves dissimulées ici et là. Mais j'avais fouillé les affaires d'ojiisan il y a peu et étais tombé sur son journal qui ressemblait plus à un roman qu'à un journal intime si vous voulez mon avis. J'adorais le vieil homme même si on se prenait souvent la tête et lire les pensées qu'il avait couché sur le papier était une évidence à mes yeux, je voulais essayer de le comprendre. Peut-être avais-je fait une erreur ? Je commençais à me poser un nombre insensé de questions sur ojiisan et sur mon aveuglement. Comment se faisait-il qu'il ai rendu compte de son quotidien pendant des années sur ce ton presque journalistique ? Et pourquoi parlait-il de johatsu ? Ojiisan était un modeste restaurateur depuis toujours. Se pourrait-il qu'il ai gardé un secret si lourd durant plus de quarante ans ? J'avais du mal à y croire et je me demandais si ce n'était pas plutôt une sorte de fiction qu'il écrivait. Après tout, ojiisan avait peut-être une âme d'écrivain ?

Je voulais comprendre. Je voulais savoir ce qu'était exactement ce journal. Les seules personnes, en dehors d'ojiisan, qui pourraient me renseigner étaient otoosan** et obaasan***. Malheureusement, aucun n'étaient là : ils travaillaient tous au restaurant familial, où j'étais moi-même serveur. Ce jour-là était mon jour de congé. Je devais prendre mon mal en patience et attendre le soir. Il était hors de question de les déranger durant le service.


Je laissai tomber le journal. Ca ne servait à rien de me torturer plus : ça ne me donnerait pas les réponses à mes questions.


Une goutte s'écrasa sur la couverture en cuir du cahier. Je levais le visage vers le ciel. Il pleuvait. Un sourire étira mes lèvres. J'adorais la pluie, je l'avais toujours aimée. L'eau apaisait le feu qui me consumait de l'intérieur et me purifiait. J'avais tout d'un garçon fragile, j'avais les nerfs à fleur de peau et, enfant, un rien me faisait sortir de mes gonds ou pleurer, au choix, mais l'agressivité était la réponse la plus fréquente quand j'étais en société. Avant de quitter l'école primaire, je m'étais bagarré avec plus de la moitié des enfants, filles et garçons confondus, de l'établissement. Avec le temps, je m'étais assagit et avais appris à mieux me contrôler. En bref, je n'étais vraiment pas l'écolier japonais modèle mais je faisais des efforts pour rentrer dans le rang. Il faut dire qu'ojiisan m'avait mis un paquet de raclées parce que j'avais tabassé un enfant de ma classe pour des raisons aussi diverses que les injures, les moqueries sur mon physique ou juste parce qu'il était là au mauvais endroit au mauvais moment. Je ne pouvais pas non plus dire que j'étais un bad boy mais j'avais un certain pedigree. Le pire était que je ne savais pas pourquoi j'étais si en colère, pourquoi j'en voulais à la Terre entière.


Comme vous l'avez compris, j'avais une relation quelque peu houleuse avec ojiisan. Autant dans mon enfance, il ne supportait pas mon agressivité, autant, dans mon adolescence, c'était mon androgynie et ma stupidité et goût de la « provocation » adolescents qui lui posaient problème. Ce défaut s'était encore amplifié quand je suis entré dans le groupe de rock de mes amis. Pourquoi me demanderez-vous ? Parce que nous étions très orientés visual kei et que pour les concerts, je me maquillais et n'hésitais pas une seconde à brouiller la frontière entre le masculin et le féminin voire à m'habiller en femme dans ces occasions. A 15 ans, jouer les travestis me faisait rire, voir les gens bien pensants crier au scandale me faisait entrer dans une transe de jouissance pure. Je crois que me moquer des conventions était devenu ma soupape de sécurité comme l'avaient été les bagarres quand j'étais gamin. Pour ojiisan, le fait que j'aime autant jouer avec mon physique voulait dire que j'avais des tendances homosexuelles et ça, en bon homme d'un certain âge ayant grandit et évolué dans une société aux valeurs patriarcales bien ancrées, il ne le tolérait pas. Pendant un temps, j'avais essayé de lui faire remarquer que nombre de groupes mettaient en avant l'androgynie, réelle ou factice, de leurs membres. Il s'était contenté de hurler, en partie parce qu'il était ivre quand j'avais essayé de le raisonner  : « Ce ne sont que des petits pédés, Akira ! T'en es quand même pas un ? ». Ce jour-là, j'avais choisi de ne pas lui rappeler le théâtre de Kabuki où les hommes jouaient des rôles de femmes... Il aurait été fichu de m'affirmer que le monde du spectacle était rempli d'homos. D'un côté, il n'aurait pas eu tout à fait tort.


J'avais toujours trouvé son caractère « spécial » et j'avais trouvé là une explication au mien. Ojiisan aussi avait cette violence en lui. Nous étions fait du même métal. Nous étions deux âmes chauffées au rouge et seule l'eau nous apaisait. Ojiisan avait trouvé cette eau en la personne d'obaasan. Moi, soit je la trouvais dans le climat de mon pays natal, soit je devais la trouver en moi et me canaliser. J'aimais à penser que cela ne me rendait que plus fort.

Malgré notre incompréhension et nos différences, il m'avait appris à cuisiner depuis ma plus tendre enfance. Il m'avait confié sa passion et son don alors qu'il n'avait pas jugé bon de transmettre son savoir à son propre fils. C'était dans ces moments privilégiés que tout ce qui nous opposait s'effaçait pour laisser place à une complicité nouvelle et sans pareil. C'était dans ces moments qu'ojiisan me félicitait pour ma dextérité et ma vivacité d'esprit, qu'il me donnait des conseils sur tout et n'importe quoi. Petit à petit, ces petits moments s'étaient réduits. A bientôt vingt-cinq ans, je ne cuisinais plus que rarement avec le vieil homme et je le regrettai. A quand remontait le dernier repas qu'on avait préparé ensemble ? Plus d'un mois, je dirais. On cuisinait tous les jours mais on cuisinait seul : soit je travaillais mes doigtés à la basse pendant qu'il mitonnait un délicieux dîner soit il buvait une bière avec otoosan pendant que je m'affairais à la cuisine. Pourquoi nous étions-nous tant éloignés ? Je ne le savais pas et je crois bien que jamais je n'aurais la réponse à cette question.

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7 commentaires

WalkerOnTheWind

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Il y a 7 ans

Je devrais poster plus souvent des versions corrigées. On m'a fait le commentaire inverse l'année dernière (à propos des appellations) et honnêtement, je préfère utiliser les japonaises pour différentes raisons dont la principale est que ça met le lecteur dans l'ambiance (J'ai un peu de mal à lire un roman où il n'y a pas de références culturelles, ça me semble étrange).

Remy Salander

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Il y a 7 ans

Comme je l'avais promis il y a un moment, me voilà ! Tout d'abord, je tenais à m'excuser de ne pas être venu plus tôt mais j'ai eu quelques soucis et j'ai un peu délaissé fyctia. Au moins maintenant je suis là. Je vais grouper le début : J'ai bien aimé le prologue. Très bonne idée pour présenter le concept qui échappe sûrement a une majorité de tes lecteurs. La fin laisse s'installer une tension. C'est top. En revanche je suis un peu moins fan du début du chapitre. Les appellations japonaises ont des pendant en français donc je pense que ça serait plus judicieux des les employer. Après, fais comme tu le sens. ^^ Peut etre une ou deux tournures un peu étrange mais C'est Peut être que moi. Je vais lire la suite du coup ~

Laurie Delphis

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Il y a 8 ans

Je ne connais rien à la culture japonaise, et tu me donnes envie d'en savoir plus. J'aime ta plume.

Ingrid Day

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Il y a 8 ans

J'aime beaucoup ta façon d'écrire et de nous amener peu à peu dans l'histoire...

Madame Split

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Il y a 8 ans

Hello, je trouve ton récit particulièrement bien écrit et tes recherches (ou connaissances) bien fouillées. Du coup, je vais poursuivre parce que j'aime bien ta façon de transmettre.

x-zanita

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Il y a 8 ans

L'histoire commence peu à peu à se mette en route, je trouve ça intéressant de rentrer dans la tête du personnage et de connaitre sa vie. Je poursuis ma lecture

WalkerOnTheWind

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Il y a 8 ans

Je n'avais pas la place d'ajouter un petit lexique des mots japonais utilisés à la fin du chapitre donc le voici : *Ojiisan : Grand-père/papy **Otoosan : Père/papa ***Obaasan : Grand-mère/mamie
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