Fyctia
Chap. 20 - Combien de sucres
Captivité – 2020, chez moi
Le trafic routier et moi n’avons jamais été amis.
Cela remonte à loin. Le jour où j’ai découvert la patience, me semble-t-il.
J’ai rarement roulé très vite. A quoi bon essayer de relier le point A et le point B le plus rapidement possible lorsque la même lassitude de tout nous attend à destination ?
Alors, je me fais klaxonner. Insulter. Houspiller si la personne est délicate.
Les gens ne devraient pas dire les mots qu’ils disent quand ils me croisent sur la route. On ne sait jamais sur qui on va tomber, n’est-ce pas ?
Toujours est-il qu’une lueur de compréhension me traverse fugacement l’esprit alors que je suis quasiment à l’arrêt derrière cette voiture sans permis – la pire invention de l’humanité à égalité avec la perche à selfie. A intervalles réguliers (et courts), je suis pris d’une envie irrésistible de dépasser sans aucune visibilité cette mamie. La route qui relie mon lieu de résidence et celui de C. n’est faite que de montées, de descentes et de virages assassins. Il faudrait être fou pour traverser la ligne blanche dans ses conditions – et même si je ne me considère pas totalement sain d’esprit, je ne suis pas suicidaire.
J’enrage intérieurement et en profite pour consulter mon smartphone de ma main libre (l’autre étant occupée à faire des doigts d’honneur à destination du troisième âge dans sa globalité). Le signal, bien que peu précis, semble indiquer qu’elle est toujours dans la maison. Peut-être cherche-t-elle le moyen le plus simple de sortir sans casser une vitre ? J’aurai le temps de m’interroger sur les raisons de cette pudeur lorsque j’aurai dépassé la lambine qui me précède.
Au moment où elle s’arrête à l’orange au croisement entre deux départementales, je craque et déboite tel un forcené en grillant le feu d’une teinte trop foncée. J’en profite pour klaxonner afin de mettre un peu plus d’emphase dans cette manœuvre hostile.
Après 200 mètres d’appui continu sur l’accélérateur, je regrette de ne pas avoir noté la plaque de la voiture.
Le reste du trajet rappelle à n’en point douter les plus beaux moments d’Ayrton Senna (dans sa meilleure période, à savoir celle n’incluant pas son dernier virage).
Une fois garé, je me précipite hors de la voiture et rafraîchis avec appréhension le logiciel de mon smartphone.
C. est sortie.
Elle n’a malheureusement pas fait le choix optimal si l’idée était de s’évader.
***
Je ne sais pas comment je réagirais si quelqu’un venait à me séquestrer et que je devais m’extraire de cet environnement inhospitalier.
Les maisons ne sont plus équipées, pour la plupart, de téléphone fixe et lorsque l’on n’a pas son propre portable, il est tentant de se ruer à l’extérieur pour aller frapper chez la voisine.
Mauvaise idée en ce qui me concerne la mienne.
Ginette est atteinte de la maladie d’Alzheimer. Un néophyte qui la côtoierait deux minutes dirait qu’elle est à un stade très avancé. Un psychiatre dirait qu’il a raison en ajoutant quelques termes savants afin de justifier ses honoraires. Néanmoins, le diagnostic serait identique : Ginette a complètement perdu la boule (et elle ne la retrouvera pas).
- Oh… John, dit-elle avec un sourire tandis que je pénètre dans sa cuisine. Votre amie est déjà là.
C. se retourne et se saisit immédiatement de ce qui lui tombe sous la main. Une sorte de couteau à pain qui a vécu ses meilleures années aux alentours du XXe siècle. Depuis, il rouille.
Je me demande si j’ai bien fait mon rappel pour le tétanos.
- Vous voulez du thé, vous aussi ? me demande Ginette.
- Ta gueule la vieille, lui rétorqué-je en fixant C. des yeux.
Celle-ci tente de me tenir à distance avec son ustensile qui lui permettrait à peine de couper une tranche de pain de mie pour en faire un sandwich triangle. Je note qu’elle a un cellulaire dans sa deuxième main.
Elle tremble telle une feuille sur le point de se décrocher d’un arbre par grand vent.
- C’est quoi votre code de téléphone, madame ?! crie-t-elle.
- Ah non, je n’ai plus de sucre ma jolie, répond-elle, un peu perturbée (ce qui est son état naturel, ceci dit).
Au fond des yeux de C., je décèle une sorte de résignation. Un soupçon d’abandon. Elle sait qu’elle a échoué.
Pour cette fois-ci.
- C’est quoi votre problème, putaiiiin ?! hurle de nouveau Camille en jetant le couteau vers moi et en tentant de se ruer vers le bar pour le contourner.
Je plonge vers sa jambe droite et lui fais un croche-pied. Elle trébuche et s’étale sur le carrelage de la cuisine en faisant un bruit sourd. Je me positionne sur elle en maintenant ses poignets au sol, tandis que Ginette se met à psalmodier une suite de mots incompréhensibles.
- Même si vous aviez réussi à appeler la police, ils ne se déplacent plus pour cette vieille folle, dis-je à C.
Elle lâche prise et devient molle. Je ne relâche pas la pression que j’exerce sur elle.
Je pense qu’il faut que je commence à me méfier.
Et que je sécurise cette satanée porte de la cave.
- Ce sera sans sucre pour moi, Ginette. Merci.
- Ah, comme d’habitude. Comme d’habitude, répond-elle, soulagée.
Elle se déplace alors vers une étagère de l’autre côté du bar tout en nous enjambant avec un naturel déconcertant.
***
Une fois C. solidement attachée dans la cave – je n’ai aucune patience pour de nouvelles péripéties aujourd’hui –, je constate qu’elle a tout bêtement crocheté la serrure avec un bout de fil de fer dont j’ignore la provenance.
La dame a de la ressource et moi, je manque de perspicacité.
Elle a ensuite brisé la vitre donnant sur le jardin à l’arrière de la maison. Pourquoi ce choix du jardin ? Pourquoi ne pas se ruer dehors et mettre déjà une certaine distance avec le lieu de sa captivité. C’est incompréhensible.
Elle ne pouvait ensuite qu’atterrir chez ma voisine car nos deux jardins communiquent par une petite barrière qui n’est fermée que par un petit loquet.
C. a eu assez d’intelligence pour s’échapper de la cave mais la rationalité l’a quittée lorsqu’elle a perdu son statut de captive. Il faut croire qu’elle est un peu perturbée.
Je réfléchis un instant à ma cave et à son unique accès.
Un sas avec un code de verrouillage me paraît être la meilleure solution.
Je vais m’y mettre de suite. Inutile de procrastiner quant aux questions de sécurité.
Il faudra ensuite que je sois plus vigilant. Et que j’accélère la mise en œuvre de mon plan.
Définir une échelle de sanction au cas où ce genre de mésaventure se reproduirait ne me paraît pas non plus inutile.
Soyons clément pour cette fois-ci.
Je n’avais pas bien expliqué les règles.
La communication dans un couple, c’est essentiel.
54 commentaires
Nicole Pastor
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Il y a 2 ans
petitemr
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Il y a 2 ans
John Doe
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Il y a 2 ans
Eva Boh
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Il y a 2 ans
Camille | Fyctia
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Il y a 2 ans