Fyctia
3 octobre 1940
Tout change aujourd'hui. Je le sais. Nous le savons tous, nous les "juifs". Tout va changer, lorsque j'écris ces mots. J'ai dit à maman : "J'ai peur". Je l'ai tirée par le bras, je lui ai chuchoté, je lui ai murmuré cette petite phrase. Elle a fait semblant de ne pas m'entendre. Elle a peur mais fait toujours la femme forte. Elle m'a repoussé d'un léger mouvement. Elle m'a dit : "Va jouer avec ton frère et ta sœur !" Mais moi, je ne voulais pas jouer. Moi, je voulais pleurer.
Cette femme est belle. Elle a de longs cheveux bruns, qu'elle noue tout le temps. Ses yeux ont la forme d'amandes et son nez se finit légèrement en trompette ; il se relève un tout petit peu au bout. Sa bouche est parfaitement dessinée. Ses lèvres ne sont ni trop pulpeuses ni trop fines, elles sont parfaites. Quant à son corps, il est élancé mais musclé. Nous le voyons grâce au stries de sa peau qui tracent les contours de ses muscles.
Les adultes ne comprennent pas ça. Ils ne comprennent pas la peur. Chez eux, elle est enfouie trop loin. Ils ne peuvent pas la remonter à la surface de leur corps. Ils l'ont oubliés depuis trop longtemps, ou alors, ils font semblant. Mais moi, j'ai peur.
Je l'ai lu dans le journal. J'ai lu "race juive" en gros caractères. J'ai lu que maintenant, nous sommes une race. Je ne comprends pas. Je ne comprends rien de tout ça. Les adultes disent que je suis trop jeune mais je suis sûr qu'ils mentent, parce que, ça, personne ne peut le comprendre. Nous sommes tous de la même planète, nous vivons sur le même continent, et dans le même pays, mais apparemment, nous sommes différents.
Je me suis regardé dans le miroir. Je n'étais pas assez grand alors j'ai pris un escabeau en fer, celui que j'utilise pour me brosser les dents. J'ai scruté les moindres traits d'un être de "race juive" mais je n'ai vu qu'un enfant. Je n'ai vu que moi, yeux marrons et cheveux bruns mais je n'ai pas vu le juif que je suis. Et, j'ai vu une larme coulant le long de ma joue droite. Lorsqu'elle est arrivée sur ma lèvre supérieure, je l'ai attrapé pour sentir son goût salé. Je fait toujours ça quand je pleure, parce que j'aime bien. Je m'entraîne à attraper toutes mes petites larmes et à en laisser le moins possible s'échouer sur le sol de parquet.
Maman a vu, quand je revenais, mes joues toutes rouges et mes yeux gonflés. Elle ne m'a rien dit. Elle a tourné la tête vers ce qu'elle était en train de cuisiner. Elle a frappé la cuillère en bois contre le bord de la marmite et a crié : "À table" comme elle le fait chaque soir. Les petits ont posé leurs jouets et sont arrivés, comme des loups affamés. Je me suis assis sur ma chaise en bois. Papa est arrivé, le journal à la main. Il m'a frotté les cheveux : en faisant ça, il me prouve qu'il m'aime alors, j'ai souri.
Papa, je l'aime bien. Les personnes disent : "C'est un brave type." Il ne montre jamais ses sentiments. Avec ses gros doigts et sa taille immense, tout le monde a un peu peur de lui, mais on sait aussi qu'il n'est pas méchant, qu'il se contente de serrer les poings quand il est énervé mais qu'il ne va jamais plus loin. Maman a d'ailleurs répété bien des fois, dans un soupir de satisfaction : "J'ai eu de la chance avec ton père" et quand elle me souffle ça, je suis heureux.
Le repas était silencieux, bien plus qu'à l'ordinaire. J'entendais les couteaux glisser contre la porcelaine des assiettes et les mâchements de mes fraternels. Maman leur fait sans cesse remarquer qu'ils sont trop bruyants mais ils n'arrêtent pas ; ils sont trop jeunes pour comprendre ça. Alors, je voyais qu'elle était énervée, pour autre chose. Elle serrait un peu trop fort les dents et écrasait la serviette avec ses doigts fins.
À un moment, quand ce silence commença à m'agacer, je lui ai demandé, à papa : "Pourquoi il y a marqué ça, en gros sur le journal ?" Il a regardé le papier, m'a fixé puis a détourné le regard vers maman. Il a répondu, par ce simple ordre : "Mange !" Maman a serré sa serviette un peu plus fort. Je le voyais bien, il ne voulait pas froisser sa femme donc je n'ai pas insisté mais j'ai gardé ; bien rangé à droite de mon cerveau, dans un tiroir, l'idée que de toute façon, je le questionnerai sur ce même sujet.
Après le dîner, maman a tout rangé, comme tous mes jours. Cependant, je le voyais bien, ses gestes étaient plus lents. On aurait dit que tous les mouvements qu'elle faisait lui coutaient un effort immense. Je voulais m'approcher d'elle, lui demander : "Qu'est ce qui ne va pas ?" Mais au fond de moi, je le savais déjà alors je ne l'ai pas approchée, je l'ai juste observée, ramasser sur la table les plats vides et laver toute la vaisselle.
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Nascana
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Juliannä Böö
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Alec Krynn
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pluie_de_plumes
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Raëlfar
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pluie_de_plumes
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Il y a 5 ans