Fyctia
Rentrée - Roxane
« … et Galadriel en éco ! Rachel avait raison ! »
Maman souriait. Le repas du soir était des plus animés. Chacun racontait sa journée et les parents en profitaient pour prendre de l’information sur chacun.
« … Stéphanie était déprimée ! Elle ne la supportait déjà pas en première et pan ! la revoilà pour nous préparer au Bac.
— Faut reconnaitre que c’est pas de bol ! avait rigolé Alex
— Ouais. Je crois que si Rachel et moi n’avions pas été là, Steph serait encore en train de pleurer ! » Papa avait ri de bon cœur et maman l’avait imité.
Cette première journée de classe s’était déroulée sans difficulté pour moi. Le club BBR s’était de nouveau formé pour cette ultime année de lycée. Nous n’avions pas eu un emploi du temps trop chargé, même si les travaux à faire à la maison s’annonçaient redoutables.
Côté profs, ça aurait pu être pire, Galadriel mise à part. Nous avions Tenon en philo et Mortaise en maths. Le top des profs, chacun dans son domaine.
Côté élèves, la classe était presque la même qu’en première. Certains avaient quitté le lycée et d’autres étaient arrivés ; pas de grands changements en soi, juste de quoi me rassurer pour cette nouvelle année qui commençait.
Noah avait ensuite pris la parole et raconté comment, grâce à son entrainement de la veille, il avait pu se débrouiller seul dans les couloirs de son collège. Il avait dit que plusieurs personnes l’avaient aidé à porter son sac et que les professeurs s’étaient montrés gentils avec lui.
Il avait expliqué qu’il était assis en avant dans plusieurs cours, ce qui facilitait ses déplacements dans les classes. Son casier n’était pas trop loin de ses salles de cours et les responsables de l’établissement lui avaient remis un double de la clé qui ouvrait la porte des toilettes adaptées. Noah craignait beaucoup de devoir aller dans les sanitaires avec les autres garçons. Cela l’avait angoissé durant plusieurs jours. Avec cet accommodement autorisé par le collège, il était rassuré.
Dans l’ensemble, sa première journée avait été très bonne et plusieurs de ses appréhensions avaient été levées. Certaines difficultés persistaient cependant. « La rampe du réfectoire est dure, mais Jérôme m’a aidé à la monter.
— C’est gentil de sa part, avait dit maman.
— Il ne faudrait pas prendre l’habitude de te faire aider tout le temps, avait aboyé papa. Tu dois te débrouiller tout seul. Tu es grand, maintenant.
— Je sais, mais c’était pas fa…
— Pas facile, je sais. »
Noah avait baissé les yeux, mais Alex avait pris sa défense, comme d’habitude : « Tu sais, P’pa, la rampe du réfectoire est vraiment super raide au collège. Les infrastructures ne sont pas toutes adaptées pour les personnes à mobilité réduite et Noah a encore besoin de se pratiquer.
— Peut-être. Il n’empêche que ton frère ne doit pas se faire assister en permanence.
— Pas tout le temps, d’accord, avait ajouté Alex, mais ce n’est que le premier jour et il a déjà franchi pas mal d’obstacles, non ?
— Les bonnes habitudes se prennent dès le premier jour.
— On va bosser là-dessus ! Hein, Noah ? avait lancé Alex dans un large sourire.
— Oui. Promis. avait répondu le petit frère.
— Tu vois ! avait dit Alex à papa en signe de défi. Tout va rentrer dans l’ordre. »
Le vieux avait haussé les épaules et était parti dans la cuisine pour se servir un verre de vin. Alex avait fait un clin d’œil à Noah et celui-ci lui avait pris la main.
« Et toi ? avais-je demandé à Alex.
— Oh ! moi ! Impec. Toujours avec Pat et David. » Il m’avait regardée en levant les sourcils d’un air moqueur. Je n’avais pas relevé. « J’ai un bon emploi du temps. Je vais devoir bosser fort en anglais et en sciences, mais ça devrait le faire pour cette année. Je pense que je pourrai continuer les cours de tutorat. C’est cool. L’entrainement de foot reprend dans deux semaines. On va travailler dur pour gagner la coupe, cette année.
— Les études d’abord, avait dit maman.
— Oui, t’inquiètes, avait-il répondu en hochant la tête. Tiens, d’ailleurs, en parlant de foot. Il me semble avoir vu le gars avec lequel on a eu des problèmes cet été.
— L’autre fou du foyer ? Au lycée ? avait demandé maman sur un ton apeuré.
— Oui, j’avais répondu, je crois bien l’avoir reconnu moi aussi.
— C’est lui. C’est sûr, avait confirmé Alex. Je ne pourrai jamais oublier son visage. »
Papa avait regagné la table. « Ce p’tit con-là, va pas falloir qu’il vienne nous chercher des noises, sinon je vais en référer à qui de droit !
— T’inquiètes, avait dit Alex, on s’est embrouillés, rien de plus. Je suis sûr que cette histoire est déjà oubliée.
— Je n’en suis pas si certaine, avait dit maman. Ces jeunes-là sont mauvais. Ils n’oublient rien. Jamais. Ils ont le mal et la méchanceté incrustés en eux.
— C’est de la vermine, Alex avait dit papa, sois prudent.
— Oh ! Là ! Pas de panique. On n’est pas à Chicago non plus. Je ne vais pas me faire tuer à cause d’un match de foot. »
La nouvelle de la présence d’Enzo au lycée avait jeté un froid autour de la table. Même si Alex avait fait des efforts pour détendre l’atmosphère, une tension certaine s’était propagée parmi nous. Maman était inquiète. Papa était en colère. Noah s’était tu.
Avec le recul du temps, je sais que nous avions tous ressenti que, depuis cet après-midi du mois d’août, une mécanique subtile était à l’œuvre ; un enchainement d’événements, que personne n’était en mesure de stopper, ni eux ni nous. La fatalité ou le destin, appelez ça comme vous voulez.
Les pièces de cet immense puzzle se sont dessinées les unes après les autres. Aujourd’hui, il est facile de les identifier et de voir la manière dont elles se sont imbriquées ; l’ouverture du foyer, l’obstruction de ces jeunes, l’après-midi au lac, le tournoi de foot, la main tendue d’Alex, le poing fermé d’Enzo, l’arrivée de Michelle, la lutte de pouvoir entre tous, la popularité et l’égo de chacun. Chacune de ces pièces, en soi, ne représentait rien, ou pas grand-chose, mais la combinaison de toutes a été dévastatrice.
Nous aurions dû le voir, l’analyser, l’anticiper, mais nous n’avons rien fait. Nous avons été les spectateurs impuissants d’une tragédie qui s’écrivait là, sous nos yeux. C’est dingue, quand j’y pense.
Ce soir-là, en mangeant, nous aurions peut-être pu changer le cours de choses, qui sait ? Mais comment ? Toutes ces questions me hantent.
Dans la discrétion de ma présence à table, je me souviens d’avoir regardé chacun des membres de ma famille, les uns après les autres. C’était comme un besoin, un pressentiment, comme pour imprégner mon esprit de ces instants passés ensemble.
Au moment où j’écris ces lignes, cette action prend une signification toute particulière pour moi et je ne peux m’empêcher de penser que cette rentrée des classes, la dernière de mes frères, avait le goût amer d’un bon moment qui se termine.
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Plume d'Ours
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alexia340
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Delf.
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