Fyctia
Chapitre 10. - 4
Je le détestais plus que quiconque parmi ce monde, et ce sentiment de haine avait évolué à une vitesse fulgurante lorsque j'avais compris de nombreuses choses à son sujet. Je portais en moi tellement de questions que j'ignorai par laquelle commencer. Le puissant brasier qui embrasait mes pensées me fit rapprocher l'épée d'Eros, dont ses lèvres s'étirèrent en un rictus narquois. Son air arrogant me donna brusquement envie de paraître dangereuse à ses yeux. Oui, pour la première fois depuis ma naissance, je voulais qu'on ait peur de moi, qu'on soit effrayé par l'assurance imaginaire que je dégageais. Et le premier que j'inscrivis sur ma liste fut ce jeune homme stupide.
- Tu penses vraiment pouvoir prendre le dessus sur moi avec mon épée ? ricana ce dernier en pointant du doigt la longue lame sertie de carbonados scintillants.
Je vacillai, stagnant entre deux personnalités bien différentes. D'un côté, j'étais prête à n'importe quoi pour lui prouver que la colombe d'ivoire qui me représentait pouvait facilement se métamorphoser en un phénix aux griffes ardentes et aux plumes incandescentes, mais d'un autre... D'un autre, je revoyais les visages magnifiques de mes parents, qui me soufflaient que j'étais la réincarnation chatoyante de la délicatesse et de l'empathie. Je n'arrivai pas à choisir quel rôle je souhaitais incarner face à Eros, qui, d'ailleurs, avait sélectionné le sien dès son arrivée dans l'orphelinat - sa première arrivée, voulus-je dire.
- Je... Je n'hésiterai pas à faire couler ton sang, le menaçai-je en évitant son regard.
Un nouveau rire dépravé et obscène déchira l'atmosphère ombrée, et je me retins difficilement de flancher. Je refusais de lui donner raison encore une fois, d'avouer que j'étais aussi fragile que les ailes d'une libellule. Alors, je m'avançai encore un peu, et ne pus me retenir cette fois-ci de frémir quand l'extrémité de l'épée se posa sur le torse du jeune homme, qui secoua la tête d'un air déçu. Je haussai un sourcil, déboussolée. Que cherchait-il donc à faire ? Il te décourage, Asael, ne le vois-tu donc pas ?
- Mais tu ne feras rien, m'inculqua-t-il sombrement.
Mon instinct protecteur m'incita à reculer, mais je décidai de ne pas lui faire entendre raison, et exécutai un nouveau pas en avant. La lame se pressa plus fortement sur la peau hâlée d'Eros, et celui-ci plongea ses iris obsédantes dans les miennes, me figeant alors sur place. J'avais l'impression de faire face à un cyclone d'étoiles qui se déplaçait agressivement à travers des centaines de galaxies. Mes yeux se plissèrent, et, lorsque je me rendis compte que le jeune homme voulait me déconcentrer, je brisai notre lien visuel et replaçai une mèche rebelle derrière mon oreille.
- Et pourquoi ne ferai-je rien ? le sollicitai-je en haussant le ton.
Eros saisit soudainement la pointe de l'épée à l'aide de deux doigts, et l'inspecta attentivement, comme s'il n'avait jamais vu une arme similaire durant son existence. Mon pouls s'accéléra et mon ventre se noua. J'inspirai avec difficulté, le souffle particulièrement saccadé. Je faillis lâcher la lame mais forçai mes mains à se resserrer autour de la poignée, et, heureusement, elle ne tomba pas. Je le déteste. Je le déteste tellement. Il ne peut savoir à quel point.
- Parce que tu es toute vulnérable, colombe, me répondit le jeune homme en frôlant un diamant aussi noir que son âme. Je lis en toi comme dans un livre ouvert, et... Ta faiblesse est la première chose que je perçois.
Un liquide de pierre précieuse s'échappa de mon œil et chatouilla le bout de mon nez, tandis que je relevai les épaules et défiai maladroitement Eros du regard. Dans mes rêves les plus fous, il s'agenouillait devant mes ballerines usées et ne fixait que le sol, se contentant de susurrer des excuses qui me faisaient opiner du chef. Mais, dans la vraie vie... C'était plutôt moi, la silhouette timide qui se pliait en deux sous sa carrure athlétique et intimidante.
- Je t'effraie, n'est-ce pas ? adjugea Eros en passant un doigt dans mes cheveux courts.
- Non, marmonnai-je en me mordillant la lèvre inférieure.
Le jeune homme plissa les yeux, et se recula en étendant les bras, comme s'il s'apprêtait à voler tel un corbeau mortel. Ses paupières se fermèrent, et il murmura :
- Alors tue-moi. Si tu penses en être capable, fais-le.
Il paraissait étonnamment à l'aise, aussi remarquai-je qu'il ne s'attendait pas à ce que j'insère l'épée dans son cœur de pierre. Mes membres se mirent à trembler, et entraînèrent la lame dans leur danse frémissante. Ma vision se brouilla, et des petits rubis teintèrent mes joues. Je devais lui montrer qu'il avait tort, que j'étais tout sauf faible. Mais je n'y arrivai pas. Parce que je savais parfaitement que je n'avais pas été conçue pour retirer des vies.
Alors, je relâchai l'épée en soupirant, et m'affalai sur le sol en ignorant les brûlures que me procurait la neige surnaturelle. Je refusai de laisser ses propos influencer mon caractère, la personne que j'étais devenue au fur-et-à-mesure des années, l'esprit doux et léger que j'avais forgé. Jamais je ne tuerait quelqu'un, qu'il soit mon ennemi ou non. Je n'étais pas comme ça. Je n'étais pas destinée à devenir une criminelle barbare et folle furieuse, seulement parce que je souhaitais prouver que je n'étais pas celle que j'étais.
- Tu vois, j'avais raison, se vanta Eros en récupérant son épée.
J'enfouis mon visage dans mes mains, et retins mes sanglots. Je refusai de pleurer encore une fois. Trop de larmes s'étaient écoulées depuis que ce chevalier de givre m'avait emmenée dans le Royaume des Ténèbres.
- Tout est de ta faute, bégayai-je en le dévisageant.
Le jeune homme s'assit à son tour, et releva ses manches, ce qui me laissa détailler certains de ses tatouages. Je me demandai aussitôt s'il n'était pas trop jeune pour se faire tatouer, puis oubliai mon questionnement en me concentrant sur les illustrations qui ravivaient sa peau. J'y voyais des ombres, des ombres qui tremblotaient fébrilement et se perdaient dans une rafale de vent charbonneuse. S'y entremêlaient des éclairs scintillants et des étoiles de trous de vers.
- Quand je t'ai accueilli, la première fois, tu... Tu as brisé mes espérances, fis-je tristement. Je pensais que...que nous pouvions devenir amis, mais...
- Amis ? cracha Eros. Devenir amis ? Je ne suis ami avec personne, colombe.
Je reniflai d'un air chagriné et me recroquevillai un peu plus, pour établir une distance importante entre lui et moi.
- Pourquoi es-tu revenu ? demandai-je. Je croyais que ta famille d'accueil...
- Partons, me coupa soudain le jeune homme. Il commence à se faire tard, et nous ne pouvons rester ici une minute de plus.
Il se releva en se raclant la gorge et me fit signe de le suivre. Je m'exécutai, ignorant le terrible monstre de mes hantises qui étreignait mon âme.
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Oswine
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Il y a 9 mois
Paige
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Il y a 9 mois
Nina Sanchez
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Il y a 9 mois
Naelly2023
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Ava D.SKY
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Jessica Goudy
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Nina Sanchez
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Il y a 10 mois