Fyctia
Chapitre 1.
L'orphelinat Emberly était bien trompeur. Derrière ses larges murs de marbre reflétant les plus inaccessibles tréfonds de nos âmes se cachaient d'imposantes appréhensions et de lourds mépris, ainsi que des douleurs étouffées par les portraits délicats et larmoyants accrochés aux portes en bois brossé des salles de classes et des dortoirs. Lorsqu'un nouvel enfant atterrissait ici, la directrice lui offrait le plus faux de ses sourires et lui promettait un avenir époustouflant et ambitieux, alors l'innocent personnage sanglotait de joie, persuadé que le destin le guidait vers ses rêves ensoleillés.
Mais au fur-et-à-mesure que le temps passait, tous nos espoirs se retrouvaient étouffés par de la dentelle s'apparentant à du charbon. Puis arrivaient les flammes qui avalaient nos pensées positives, jusqu'à ce qu'il ne reste plus que le doute et les remises en questions.
Du haut de mes seize ans, je savais déjà que le futur qui m'était réservé n'était qu'un enchevêtrement de brouillard et de cendre. Mais je ne m'en plaignais jamais. Parce que, même si l'orphelinat amplifiait ma tristesse et ma haine, j'étais consciente que chaque décision, les plus pires soient-elles, étaient bien mieux que la mort. Parce que, la mort, ce n'était pas un recueil de paix et de bouffées d'airs chocolatées. Seulement le contraire.
La mort, c'était le vide, le néant. Le rien. Là-bas, personne ne pouvait respirer, personne ne pouvait faire craquer ses articulations ou même secouer la tête. Et, même si pendant quelques années, je souhaitais la rejoindre, j'ai rapidement fini par comprendre que la mort était un cauchemar sans issue. Des ténèbres et des sentiers d'épines frissonnants.
Je voulais vivre, parce que mes parents le voulaient pour moi lorsqu'ils ont assisté à ma naissance. Et aussi parce que je croyais toujours au terminus de cette montagne russe qui constituait les parts de mon existence. Au fond de moi subsistait toujours ce petit brin d'envie qui me poussait à trouver des moyens d'étirer mes lèvres pâles en un sourire sincère.
J'allais m'en sortir, je le savais.
Je le savais.
Mes yeux d'une couleur stagnant entre le vert émeraude et le bleu iceberg exécutaient des cercles en partant de la soupe visqueuse qui me servait de repas à la banane caramélisée cramée représentant le dessert. Rien qu'à la vue répugnante de mon dîner, mon estomac se tortillait dans tous les sens et menaçait de me faire déglutir à tout moment. Je mourrais de faim depuis hier soir, et pourtant, mon petit plateau rouge me coupait l'appétit.
Dégoûtée, je me tournai vers Izumi, qui m'envoya une grimace, que je lui renvoyai avec un rire nerveux. Je préférai me jeter du haut d'un pont plutôt que daigner goûter à cette préparation mal intentionnée. Franchement, les cuisiniers de l'orphelinat pouvaient faire un petit effort. Ce n'était pas si compliqué de confectionner une salade de tomates, si ?
- Bon, je crois qu'on a pas trop le choix, Asael, soupira ma meilleure amie en replaçant une mèche rousse derrière son oreille pour se préparer mentalement à sa dégustation.
Je grommelai, déçue, puis saisi ma cuillère en inox et la plongeai dans la mixture grisâtre qui formait des petites bulles toutes les minutes. Puis je la dirigeai vers ma bouche et m'apprêtai contre mon gré à l'avaler cul-sec, quand la directrice choisit ce moment en particulier pour apparaître dans la cafétéria en joignant ses mains surchargées de bagues en diamants.
- Mes chers enfants, veuillez m'excuser d'interrompre ce si exquis repas, commença Mme Hynne en balayant la pièce de ses pupilles glaciales.
Un frisson me parcourut l'échine quand elle posa son regard assassin sur mon visage de porcelaine. Je détestais lorsqu'elle usait de sa supériorité pour nous rabaisser grâce à un simple coup d'œil. Elle, au contraire, adorait cela. Je pariai qu'elle savourait sa victoire intérieurement.
- J'aimerais que vous accueilliez votre nouveau frère convenablement, qui vient d'arriver suite au décès brutal de ses parents.
Je fermai les paupières, les tempes douloureuses. Comment pouvait-elle se permettre d'expliquer la raison de la venue d'un enfant dans l'orphelinat ? Ignorait-elle donc la douleur que nous procurait la disparition des êtres qui nous étaient chers ? Je percevais cette souffrance-là comme une créature machiavélique s'emparant de mon cœur si délicat et innocent pour le réduire en poussière d'un simple mouvement des doigts. Et alors, des larmes rouges s'échappaient de cet organe musculaire et formaient une flaque brûlante à l'odeur métallique.
Mme Hynne pivota sur elle-même puis fit des signes de la main à une silhouette athlétique que je n'arrivai pas à décrire complètement à cause de la pénombre du couloir qui menait à la cafétéria.
Le nouvel arrivant s'approcha courageusement et mon pouls s'arrêta durant une seconde.
Jamais, au grand jamais, je n'avais vu un homme si beau que lui. Des cheveux corbeaux taillés un peu en désordre, encadrant avec perfection des iris semblables aux vagues vertigineuses d'un océan lors d'un cyclone. Un teint hâlé sans aucune imperfection, une mâchoire tracée avec délicatesse et souplesse comme si on l'avait sculptée dans un nuage débordant de pluie et d'orages.
L'inconnu défiait chaque enfant à tour de rôle, en se servant de son air intimidant et de ses pupilles braisées pour augmenter sa force mentale. Il ne semblait pas inquiet par rapport à sa nouvelle vie à l'orphelinat Emberly. C'était le type de personnalité qui n'hésitait pas à braver mers et tempêtes pour atteindre ses objectifs, peu importe la dureté de la vie.
J'étais jalouse, parce que l'assurance dégageait de tous ses pores. Je voulais tellement être comme lui. Mais, en y réfléchissant, ne portait-il pas un masque pour recouvrir ses faiblesses d'épaisses couches d'arrogance ?
Je n'en savais rien, et cela m'importunait.
- Voici Eros Rydell, un fabuleux adolescent de dix-sept ans, le présenta la directrice en posant une main sur l'épaule droite du jeune homme.
À son contact, le dénommé Eros tressaillit. Je fronçai les sourcils. Peut-être n'était-il pas aussi impénétrable qu'il ne le faisait penser.
- Je vous demande - non, vous ordonne d'être respectueux avec lui. Ce garçon a un potentiel exceptionnel pour un gamin de son âge. Je refuse que vous le gâchiez avec vos manières bizarres.
Je lançai un regard à Izumi, qui roula des yeux. "Elle dépasse les bornes", je lus sur ses lèvres. Je hochai rapidement la tête. Il n'y avait donc personne pour remettre Mme Hynne à sa juste place ?
Puis la directrice s'en alla sans un mot pour le nouveau, qui enfouit ses mains parsemées de veines saillantes dans les poches de son sweat gris. Il s'avança vers une table bondée de mecs de son âge, et leur cracha :
- Dégagez.
Je frémis à l'écoute de sa voix particulièrement rauque, me faisant penser à du verre. À la fois fragile, et à la fois dangereuse, parce qu'elle pouvait découper finement et simplement ce qui lui posait problème sans aucun effort.
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Roman Fantasy
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