Fyctia
Chapitre 1 - Poa
Poa fouillait les archives à la recherche d’une tablette numérique de première génération, lorsque les murs de la réserve BJ01 ondulèrent subitement. Elle crut d’abord à une sorte de vertige. Mais, le phénomène s’amplifia et les contours de la remise volèrent en éclats.
L’explosion laissa place au silence, et à un décor à la géométrie fantastique. Elle était seule au milieu d’un paysage vaste et insensé. Sous ses pieds, un tapis vert foisonnant et dans l’air, des effluves d’iris et de reine des prés. Poa ne savait rien des parfums lourds des iris, ni des senteurs subtiles des reines des prés. Ses expériences végétales se résumaient à la collecte de trois spécimens herbacés à la fin du jour polaire 2066, et à l’étude de quelques schémas noir et blanc de la célèbre Arabidopsis thaliana, qui ornaient les ouvrages de biologie de l’ancien temps.
Les pieds à demi enfoncés dans de hautes herbes, Poa sentit germer en elle des connaissances empiriques et scientifiques dont certaines étaient aussi vielles que l’humanité. En quelques secondes, ce savoir botanique collectif fleurit dans sa chair. Il se coula en elle comme s’il avait toujours été présent, tapi dans son inconscient. Le temps d’un battement de cœur, Poa étourdie expérimenta mille sensations nouvelles comme le jus sucré des fraises sur sa langue, la morsure des orties autour de ses poignets et les convulsions mortelles provoquées par la ciguë.
Plus ce savoir racinait en elle, plus elle devenait une autre : elle devenait les herbes de la prairie, elle devenait des milliers de racines et de radicelles soudées au réseau tentaculaire de mycélium qui parcourait le sol de la Terre. Elle explorait l'humus, la terre, la roche-mère, et s’abreuvait dans les rivières souterraines. Poa était les anémones des bois, les bois et les essences qui les constituaient. Elle était The Tree of life dans le désert, elle était Pando, la forêt de clones, âgée de 80 mille ans. Sous l’effet d’une infinité de photons, elle fabriquait des sucres en suant de l’oxygène et de l’eau à la surface du monde.
Impuissante, Poa vit les ombres fondre sur la Terre. Le ciel, d’abord, s’assombrit, puis une matière noire et visqueuse se déposa comme un voile sur les continents et les eaux de surfaces. Les particules noires s’insinuèrent dans la sève des végétaux avant de se ruer dans chaque rameau et chaque feuille à une vitesse fulgurante. La matière noire bousillait la chlorophylle et obstruait les stomates du monde. Poa se débattit furieusement, alors que la forêt et les anémones se désintégrèrent à l’unisson. La nature et Poa cessèrent de respirer.
A demie consciente, étendue sur le sol froid de la remise, la jeune fille sentit l’air sec de la station des Hauts du Nord pénétrer ses poumons, tandis qu’une main impérieuse la secouer un peu trop fort à son goût.
- …allez chercher un guérisseur, ordonna une voix tranchante.
Poa l’esprit encore engourdi se souvint alors du vaisseau présage, celui qui avait traversé ses rêves quelques jours plus tôt.
Cette vision lui était apparue au cours d’une nuit ordinaire. L’aéronef et ses grandes ailles blanches avaient tracé un sillon annonciateur de changement dans l’esprit endormi de la rêveuse. Pourtant, au petit matin, le murmure monotone qui s’élevait de la salle à manger de l’aile Est promettait une journée banale. Attablée face à Marianne, une orpheline du même âge qu’elle, Poa avalait du bouillon salé à grandes lampées.
- J’ai rêvé d’un vaisseau, il fendait le ciel comme un présage, murmura la jeune fille pour ne pas oublier.
- Finis ton bol, la pressa Marianne. La contremaitresse est une ogresse. Pire, un dragon qui voue un culte à la ponctualité ! Allez, dépêche-toi !
Poa obéit, elle avala d’un trait le bouillon froid et les grumeaux de paah qui trainaient au fond du liquide. Alors qu’elle se levait, les trois notes, qui précédaient chaque annonce officielle, tintèrent dans les haut-parleurs de l’aile Est. Une voix métallique égraina alors une liste interminable de noms et de matricules, avant d’exiger de leurs propriétaires qu’ils se rendent immédiatement sur le pont 4. Les deux jeunes filles, dont les noms figuraient parmi les appelés, se levèrent d’un bond. Elles oublièrent la contremaîtresse et l’atelier où elles travaillaient chaque jour, et quittèrent la salle au petit trot. Pressées, elles remontèrent l’allée des nuages. Place du rassemblement, Poa et Marianne traversèrent en direction du Polar Jet Stream et de la Grande artère.
- Ça sent les embrouilles, décréta Marianne d’une voix haut perchée alors qu’elles passaient sous les pièges à vent. Tant qu’ils ne nous jettent pas à la surface pour nourrir les ombres, moi je m’en fous.
A mesure qu’elles approchaient du pont 4, la foule se faisait plus dense. Sur l’esplanade, le quai Nord vomissait un flot continu de jeunes filles qui s’amassaient en tas sous l’œil impatient de Cassandra Kolo, la préfète de l’aile Est. Quelques chefs de divisions énervés triaient les arrivantes en fonction de leur matricule. Le Grand Chambellan, lui, se frisait les moustaches machinalement.
A 8h07, l’effervescente qui régnait sur le pont 4 s’arrêta subitement. A 8h11 précise, 324 jeunes filles âgées de 12 à 18 ans attendaient dans l’ordre et le silence que quelqu’un daigne leur fournir des explications. Les minutes filaient. 8h23 : bip strident, larsen et silence de mort. Le sortilège d’amplification mal réglé vrilla les tympans de l’assistance. Enfin, Cassandra Kolo inspira profondément.
« Chères orphelines, susurra-t-elle, affable. Dans dix jours, nous recevront une honorable délégation du prestigieux ministère de la magie. A l’occasion de cette merveilleuse visite, le Nord sera le théâtre d’innombrables festivités qui dureront trois jours. Durant cette période extraordinaire, vous, orphelines du Nord, serez chargées de la gestion ménagère. Chacune d’entre vous se verra donc assigner un ordre de mission. Blablabla…les hauts gradés du ministère de la magie seront présents pour recruter les sorciers et les combattants de demain …blablabla. Vive le Nord ! Et n’oubliez pas : celles dont le comportement serait jugé inconvenant seront, si les circonstances l’exigent, déportées sur le territoire des ombres. Merci pour votre dévouement ! Votre devise : servir ! »
Une heure après cette annonce Marianne scrutait d’un air mauvais le registre des assignations. Le verdict était sans appel : pendant 13 jours, Marianne tremperait 14 heures par jour dans l’atmosphère poisseuse et suffocante de la cuisine centrale. Alors que Poa, elle, serait plongée au cœur des festivités, ce qui ne la réjouissait pas plus que ça.
- Les orphelines assignées au service rapproché de la délégation magique, suivez-moi, s’époumona Mano Mio en frappant dans ses mains.
A cet appel, Poa salua Marianne d’un air contrit, et s’élança sur les pas du chambellan.
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