Fyctia
Courir à l'aveugle
- Allez.
Alice se lève, marche jusqu’à la porte et actionne la poignée en silence. Fermée. Elle se retourne, fait quelques pas en direction de la fenêtre. Les vannes s’ouvrent à la deuxième traction. Elle se penche, réalise que la perspective du terrain l’a trompé. Sous elle : le vide. Cinq mètres peut-être. Elle passe sa main au dehors, casse son poignet pour tâter le mur moussu et froid. Les interstices entre les pierres irrégulières ne lui permettront pas de descendre. Il faudra sauter. Elle regarde devant elle, visualise sa fuite comme un skieur de slalom. Atterrir sur les dalles branlantes, à pieds joints, puis traverser le potager le plus vite possible, jusqu’à la forêt et rejoindre la route goudronnée.
Elle frotte ses yeux pour se réveiller tout à fait. Les coudes de ses deux index repliés s’appuient sur ses paupières fermées, massent les globes oculaires avec de petits mouvements rotatifs. Le geste est anodin, elle l’a fait des milliers de fois, mais, aujourd’hui, à cet instant précis, il selle son sort. En se frottant les yeux, elle saborde son propre navire. Les lentilles souples qu’elle porte depuis trois jours, qui collent mal à sa rétine, se plient en quatre et s'échappent à l'extérieur. Myope, habituée à se réveiller dans une mare de flou, Alice réagit en décalé. Depuis son entrée en quatrième, tous les matins, elle fouille à tâtons sa table de nuit, trouve ses lunettes et les pose sur son nez. Mal voir ne la surprend pas, elle y est habituée. Ici, c’est la conscience de sa vision nette, dix secondes plus tôt, mise en relief par ce flou soudain, qui l’alerte. Ici, pas de table de nuit, pas de lunettes. Ses yeux sont tombés, la voilà aveugle et c’est catastrophique.
Lorsqu'elle réalise les conséquences de son geste, elle cède à une mini crise d’angoisse qu'elle maitrise à l'aide de petits exercices de respiration ; ça n’aidera en rien de s’évanouir une fois de plus. Organisons-nous. Cherchons. Par où commencer ? Elle se palpe d’abord le visage, précautionneusement, du bout des doigts, se forçant à l’optimisme, elle va les retrouver ces lentilles, il n’y a pas de raison. Mais non. Rien sur les pommettes, rien sur les joues. Elle plisse les yeux, colle son menton sur sa poitrine et inspecte les plis de ses vêtements. Elles ont pu s’y accrocher, c’est déjà arrivé. Mais non, rien. Elle se jette au sol alors, rattrapée par la panique. A quatre pattes, le nez dans la bâche, elle scrute. Elle frôle le polyester, sa main comme un détecteur de métaux, sur la plage. Mais toujours rien. Elle étudie nerveusement les pans de sa chemise, c’est idiot, elle l’a déjà fait.
- Bon, elle dit, en s’essuyant les mains sur ses fesses, je suis aveugle.
C’est embêtant, certes, mais ça ne change pas l’objectif de départ. Dans le brouillard, elle pose une main puis deux sur le dossier de la chaise. Elle entend le croissant asséché, en équilibre, qui tombe dans la bâche. A l'aveuglette, elle traîne la chaise sous la fenêtre et, d’un pied incertain, l’escalade maladroitement. Elle se retrouve debout, courbée, vacillante et sans repères, les mains agrippées au châssis de la fenêtre, avec la sensation d’être à mille mètres de hauteur, sur un pont suspendu. Reléguée au choix binaire, croupir ici ou fuir, elle n’hésite pas longtemps. Elle avale une goulée d’oxygène et s’élance dans le vide, les bras ouverts. Elle flotte en l’air une seconde magique, se préparant à la violence du choc, pliant les genoux pour amortir sa chute. Mais le sol arrive plus tôt que prévu. Un pic de douleur lui transperce le talon. Ses genoux percutent son menton et referment sa mâchoire comme un piège sur ses lèvres. Elle culbute en avant, cris étouffés, paumes écorchées, encore. Le sang s’épanche, goût de fer dans sa bouche, ruisseaux épais sur son menton ouvert.
Elle met du temps à se relever, produit des « tss » de douleur, compense en se grattant les cheveux. C'est un os fêlé, presque rien, elle se répète en positivant agressivement, les mâchoires serrées, le regard sauvage. Fuir. Déguerpir. Coûte que coûte. Elle lance sa jambe valide devant elle, pousse sur l’autre, feignant d’ignorer la fulgurance de la douleur qui la traverse. Grimaçante, la bouche en sang, elle court cahin-caha entre les plates-bandes du potager, distinguant vaguement les taches vertes des salades et, plus loin, la masse floue des sapins qui semblent lui tendre les bras.
Déguerpir on a dit.
Coûte que coûte.
Des contours qui mentent. Des voiles sur les bougés.
Alice avance. Sans savoir, plissant les yeux inutilement, se cognant les tibias contre des branches mortes invisibles, s’écorchant les paumes à des troncs qu’elle pense plus près. Haletante, traquée, elle marche. Evitant de s’appuyer sur son pied blessé, compensant, croit-elle, par de grandes enjambées douloureuses. Courbée en deux, sur une jambe, elle souffre le martyre à chaque pas. Sa patte folle creuse un sillage derrière elle, écartant les plis du tapis d’aiguilles sur son passage, révélant la terre noire touchée par les gouttes de sang qui tombent de son menton. Elle ne sanglote plus. Elle avance. Programmée, imbécile. Elle s’essuie le front régulièrement, d’un revers de main agacé et crasseux, empêchant les gouttes de sueur de pénétrer ses yeux ; ces sourcils, ces cils, tous ces poils s’avèrent inutiles quand on en a besoin, c’est bien la peine. Tout à l’heure, en chutant dans la terre du potager, elle a perdu le bracelet qu'Henri lui avait offert. Elle ne s’est pas attardée, tant pis pour le bracelet, de toute façon, ils se cassaient toujours à un moment donné, ces bracelets. Elle n'a pas de temps à perdre. L’autre fou n’en perdrait pas, lui, lorsqu’il allait se rendre compte qu’elle s’était fait la malle. Mais essayez de ne pas y penser, faire une pause, en nage. Elle calme sa respiration, fait silence. Par où aller ? Les yeux fermés, concentrée sur ses sensations, elle sent, respire, écoute. Les pépiements des pinsons couvrent peut-être l’écho perdu d’un moteur, là-bas.
Mais non. C'est une marche étouffée, chaotique, encore lointaine qui lui parvient aux oreilles. Elle le connaît bien, ce rythme saccadé. Le même qu'à Nanterre, quand, déjà, elle tentait d'échapper à Mathias, courant à perdre haleine, slalomant entre les monstres de béton de la résidence des Lilas.
5 commentaires
Fyctia
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Il y a 7 ans
Fyctia
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Il y a 7 ans
JoelBel
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Il y a 7 ans
Cyril Carrere
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Il y a 7 ans
JoelBel
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Il y a 7 ans