Fyctia
Je joue celle qui va bien.
Ce fût un jour comme les autres, une semaine comme les autres, un mois et une année comme les autres, depuis maintenant cinq ans. Une journée banale pour un dimanche d’avril. Sauf peut-être le temps, il fait bien beau en comparaison aux dernières semaines.
Vous pouvez me croire, je m’y connais en météo. Non pas que je travaille pour une chaîne de télévision qui la diffuse, ni même que je suis météorologue, je passe simplement mes journées devant la fenêtre à admirer le ciel, les nuages et la terre sous mes pieds. A rêver, imaginer la sensation du vent sur mon visage et dans mes cheveux. A force de passer ma vie devant cet écran de verre, je me souviens du temps d’hier et d’avant-hier. Il faut dire que je n’ai vraiment rien d’autre à faire.
Comme tous les autres jours, je reprends ma place devant la grande fenêtre de la salle principale. Il n’y a personne autour de moi à moins d’un mètre, ce qui me laisse l’espace vital dont j’ai besoin. Devant moi se trouve un fauteuil vide où mon amie imaginaire prend place à son tour.
Je sais qu’Isely n’existe pas. Je ne suis pas folle, contrairement à ce que ma mère pense, ce que le psy pense et ce que vous pensez sûrement à cet instant.
J’ai en effet vingt-deux ans et une amie imaginaire.
Je ne parle pas réellement à quelqu’un, je ne vois pas réellement une jeune fille aux cheveux violet assise devant moi. Isely est la voix dans ma tête, celle avec qui j’ai besoin de communiquer pour me sentir forte et courageuse. Ça n’a jamais vraiment marché mais je continue.
Mon cerveau a construire un personnage autour de cette voix. Une jeune elfe petite et fine aux vêtements kawaii tout comme ses cheveux.
Je ne l’ai pas inventé dans cet endroit, bien que ce soit ici que je me sente le plus seule au monde. Isely est bien plus vieille qu’elle n’y paraît. Du plus loin que je me souvienne, elle a toujours été là. Elle a changé de prénom et d’apparence mais c’est la même.
J’ai plusieurs fois essayé de couper les ponts avec elle parce que je me trouvais trop veille mais j’ai abandonné l’idée rapidement. Je sais que j’ai besoin d’elle. La solitude ne me quitte pas, Isely non plus.
Elle est toujours avec moi dans les moments difficiles, elle me soutient, m’encourage.
Pas assez à l’évidence puisque j’ai atterri chez les fous.
Si Isely était une vraie personne, elle aurait pu me sauver.
Si Isely était une vraie personne, elle et moi ne nous serions jamais parlés. C’est ça la vérité.
Ce n’est pas de sa faute, si elle n’a pas pu m’arrêter. Elle a essayé de toutes ses forces, ce jour-là. Elle m’a énuméré les points négatifs de mon acte. Elle m’a fatigué avec ses stupides phrases de confiance et d’optimisme. Elle m’a même récité point par point tout ce que j’allais rater si je sautais. Elle a fait du mieux qu’elle a pu pour me retenir sur terre. À l'inverse de moi, Isely voit toujours le bon côté de la vie. Elle n’en n’a pas trouvé assez ce jour-là, pas un seul qui me donne l'envie de me battre.
J’ai sauté dans le vide et à présent, en plus d'avoir une étiquette suicidaire collée sur le front, je suis coincée ici. Isely est ravie de me savoir encore en vie. Elle me répète que je finirais par sortir, par réussir. Elle me sort toujours les mêmes phrases. Je les connais par cœur, depuis le temps.
Avant que je ne saute courageusement, Isely m’a résumé tout ce que j’allais manquer, si je me tuais. Tout ce que je n’essaierais jamais dans le monde des vivants. Je me souviens de cette liste. Je ne suis pas morte. Je suis là. Et je rate tout de même toutes les opportunités dont elle m’a si gaiement parlée.
J’aurais préféré mourir. J’aurais dû me tuer.
Le dimanche, c'est le jour des visites. Non pas qu’il y en ait un spécifique, c’est la société – aussi bien réglée que cet endroit – qui veux ça. La plupart des travailleurs ont leur dimanche de repos. Ce jour est synonyme de sieste et de tranquillité, mais aussi de sortie au centre pour malade mentaux.
En ce qui me concerne, les dimanches ne changent pas. Ma sœur vient me rendre visite – comme on part au zoo voire un animal en cage – tous les lundis. Pour elle, le dimanche est sacré. C’est le seul jour de repos qu’elle a en commun avec son copain.
Elle se donne bonne conscience. Elle ne peut pas s'en vouloir si elle vient me tenir compagnie une heure dans une semaines qui en contient 168. Elle s’est auto-pardonnée. Non, en réalité elle ne peut pas se demander pardon puisqu'elle ignore que c’est elle qui m’a mise là.
Une infirmière passe à côté de mon fauteuil. Puis une deuxième. Le dimanche, le groupe médical renforce la surveillance dans la grande salle, celle-ci même où les visiteurs s’installent.
Je ne comprends pas dans quel but. Après une fouille au corps et un passage sous les détecteurs de métaux, ils n’ont plus rien sur eux que leurs vêtements. Pas de couteaux, pas de seringues, pas de drogues, même pas leur téléphone.
Mes vêtements à moi sont ceux du centre. Je ne veux pas en mettre d’autre de peur d’être trop visible. J’y serai certainement plus à l’aise. Ceux que je porte sont en polyester rêche, larges et inconfortables mais passe partout. Et c’est le plus important pour moi. Je suis invisible et ça me plaît. Je peux facilement passer pour un homme avec ce pantalon et ce t-shirt à manche trop large qui cache ma poitrine. Je n’en ai déjà pas beaucoup, avec ces fringues, plus du tout. Heureusement il me reste mes longs cheveux blonds et mon visage fin pour rappel que je suis une femme.
- Georgia, le docteur t’attend.
Je détache mes yeux de l’oiseau derrière la fenêtre, qui mange des miettes de pain jetées sur le sol. Mon regard se tourne vers l’infirmière. C’est une petite nouvelle. Elle est aussi la plus résistante que je connaisse. J’ai parié avec Isely qu’elle ne tiendrait pas deux mois dans cet endroit. Elle enchaîne son quatrième. Le monde psychiatrique n’est pas fait pour tout le monde. Il semble lui convenir. Ce n’est pas moi qui donne du fil à retordre. A part rester collée à ma fenêtre, en rêvant que je suis partout sauf ici, je ne demande jamais rien.
Mon rendez-vous quotidien chez le psychiatre a été avancé. En plus de poser des questions à la con, il me gâche mon moment préféré de cette journée. Au lieu de regarder des personnes parler ensemble, je vais devoir écouter monsieur le « docteur » raconter sa vie. Logiquement ce serait à moi de le faire. De lui expliquer mes problèmes. Pourquoi j’ai cherché à me tuer, etc. M.psy attend de moi que je me plaigne. Je ne le fais pas. Dans le monde il y a des vies, des sentiments pires que les miens. Alors je me tais aussi bien par respect, que parce que je ne sais pas m’exprimer.
Si je sors... "Quand tu sortiras". « Mais oui, Isely. » Donc, quand je sortirais, je trouverais un moyen radical de me tuer. "Quoi !! Non !" « Oh que si. »
Comme vous pouvez le constater, les séances chez le psy ne servent à rien. J’ai toujours l’intention de me tuer. En attendant, je joue celle qui va bien.
13 commentaires
Valencia Herry
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Il y a 7 ans
Othily Rimbold
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Il y a 7 ans
Alex et Maxence D
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Il y a 7 ans
Alex et Maxence D
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Othily Rimbold
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Caro Handon
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Othily Rimbold
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paul geister
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Leroux Ophélie
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Othily Rimbold
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Il y a 7 ans