Fyctia
Chapitre 42 Oum Kalthoum, janvier
Le cœur battant, je sors du bureau du proviseur. Je ne regagnerai pas ma salle de classe, c’est ce que m’a fait comprendre Monsieur Bernier. En tous cas, pas temps que je porterai mon jilbab. Et ce n’est pas près d’arriver. Cette tenue fait partie intégrante de moi, de ma nouvelle vie.
Mais, mon cœur est affolé pour une tout autre raison. Ce n’est pas le proviseur qui me met dans cet état-là, ni mêmes ses menaces d’appeler mes parents. Les battements accélérés de mon cœur sont les conséquences de ce tête-à-tête avec Abel. Un rapprochement entre mon ex meilleur ami et moi a bien eu lieu dans cette salle de classe, loin des regards des autres. Loin de Maamar.
Bon sang, Maamar !
Comment va-t-il réagir en apprenant cela ?
Je redoute ce moment. La nausée me gagne.
Devrais-je seulement lui raconter ?
Je regrette déjà cet instant de complicité. Mon cœur palpite rien qu’au fait d’y repenser. Je caresse bien malgré moi le contour du cœur qu’Abel m’a dessiné à l’intérieur de la main. Ce cœur qui symbolise notre enfance, la force de notre amitié. Pourtant.
Une vague de honte me fait tourner la tête. J’essaie d’avancer mais tout tangue autour de moi. Je m’arrête un instant et m’adosse au mur le plus proche. Le visage angélique d’Abel ainsi que celui de Maamar déformé par la rage se superposent devant mes yeux. Je les ferme en pensant faire disparaitre les sujets de mon malaise.
Quel est ce sentiment qui nait au fond de moi ? Au fond de mon cœur.
Je ne suis pas capable de mettre de mot sur cette sensation étrange. Mes pensées voguent vers mon ami d’enfance. J’avais oublié la beauté de ses cheveux frisés, la tendresse de son regard noisette, la douceur de sa peau. L’instant d’après, c’est vers celui à qui je me suis unie devant Allah, que mes pensées dérivent. J’appréhende sa réaction virulente, son regard courroucé, ses propos blessants.
Malgré le froid de janvier, j’étouffe sous mon jilbab. Le tissu me gratte. L’affolement me gagne. Je retire ma tenue sacrée dans cette ruelle déserte. J’expire bruyamment. Une sensation de fraicheur mêlée à une once de liberté s’empare de moi. Je continue à respirer l’air frais comme après un cent mètres haies.
Lorsqu’un couple d’amoureux me fait sursauter en passant près de moi, je sens le regard pervers de l’homme se poser sur moi. Je baisse les yeux instinctivement. Je m’en veux. Je me dépêche de remettre mon jilbab et de reprendre le chemin de mon foyer, là où mon mari aimant m’attend.
Je pousse la porte de l’appartement en essayant de faire le moins de bruit possible. Maamar est-il là ? Je n’en suis pas certaine. Le bruit émis par l’aspirateur m’indique que Yasmine s’affaire dans le salon. J’essaie de gagner la chambre sans qu’elle ne me voie. Même si je l’apprécie énormément, je ne suis pas en état de faire face à ma belle-sœur de peur que mon comportement ne traduise ma profonde culpabilité.
Alors que j’abaisse la poignée couinante de la porte de ma chambre, la voix fragile de Yasmine me fait sursauter.
— Camille ? Tu es déjà là ?
Pour ma première journée au lycée, après les vacances, elle ne s’attendait pas à me voir revenir à dix heures du matin.
Je rassemble mes forces pour paraitre naturelle.
— Oui, des profs absents dès la reprise…
Je ne dois pas être très convaincante vu le regard inquisiteur de Yasmine.
— Tu es sûre que tout va bien ? Tu es toute pâle.
Je déglutis pour retenir les sanglots qui menacent de jaillir.
— Oui…enfin, c’est juste que…Maamar est là ? demandé-je nerveusement.
— Non, il est…
Avant même qu’elle ne termine sa phrase, je m’effondre sous le poids du chagrin, dans le couloir sombre de l’entrée. Les larmes coulent à flots.
Yasmine se précipite sur moi et s’agenouille à mes côtés. Les effluves de son eau de toilette aux notes de patchouli me réconfortent. Sans même me poser de question, elle m’entoure de ses bras frêles.
— Chut, ça va aller, murmure-t-elle pour m’apaiser.
Nous passons beaucoup de temps ensemble elle et moi, enfermées dans l’appartement. Depuis mon emménagement, et même avant, Maamar m’a demandé de restreindre les sorties et j’ai donc trouvé du réconfort dans de longues discussions avec Yasmine. À seize ans, elle a déjà le corps d’une jeune femme plus âgée. Même si elle n’est pas scolarisée, elle reste très ouverte d’esprit. Elle lit beaucoup et on le ressent dans ses propos éclairés. D’ailleurs, je ne comprends toujours pas pourquoi Maamar refuse catégoriquement qu’elle suive ses études au lycée. Elle est obligée de prendre tous ses cours par de l’enseignement à distance, ce qui lui demande de fournir un travail personnel énorme.
Ma nouvelle confidente m’aide à me relever et m’accompagne jusqu’au canapé.
— Assieds-toi là, je vais chercher du thé.
Je la remercie par un sourire affectueux.
Quelques minutes plus tard, elle est de retour avec un plateau en bronze et deux verres de thé fumants.
— Tu sais que tu peux tout me raconter, Camille. Mon frère n’est pas là, nous avons un peu de temps devant nous, m’adresse-t-elle avec un regard compréhensif tout en me tendant la boisson chaude.
Je ne sais pas par où commencer. J’ai peur de lui révéler ce qui s’est passé avec Abel. Non, je ne peux pas lui dire. Je ne veux pas la mettre en porte-à-faux vis-à-vis de son frère. Yasmine est, elle aussi, très croyante et la peur du déshonneur doit l’habiter, comme moi.
Je cache ma tête sur mes genoux repliés.
— Tu peux me faire confiance, je ne lui dirais rien, c’est promis.
La tentation de me délivrer de ce poids sur mon cœur est très grande. J’observe le visage apaisant de Yasmine et me laisse aller aux confidences.
— Je ne pourrais plus aller au lycée, si…si je porte mon jilbab.
La main rassurante de ma belle-sœur se pose délicatement sur mon épaule.
— Mon prof m’a envoyée chez le proviseur, il m’a passé un savon et je suis partie. Et puis, il y a Abel…
Le regard de Yasmine se fait interrogateur.
— Qu’est-ce qu’Abel vient faire là-dedans ?
J’hésite un instant avant de lui répondre.
— C’est lui qui m’a accompagné chez le proviseur, et il m’a…
Je me tais, mon regard me trahissant.
— Écoute Camille, je serais bien la dernière à te juger.
Elle lève ses paumes de main vers le ciel, jette la tête en arrière et prononce quelques paroles à destination d’Allah.
— J’aime beaucoup mon frère, mais parfois, je trouve que ses réactions, voire ses propos sont…extrêmes.
Mon cœur se fait plus léger.
— Je ne suis pas toujours d’accord avec ce qu’il fait mais il a toujours été là pour moi et je lui en suis reconnaissante. Mais, toi, Camille, tu…
À son tour, elle semble hésitante.
— Tu…même si tu t’es unie à lui devant Allah, tu n’es pas obligée de tout accepter. La famille, c’est très important. Tu ne devrais pas t’éloigner autant des gens que tu aimes et qui t’aiment en retour…et ce même si Maamar dit le contraire.
Yasmine me prend la main, son regard s’arrête sur le cœur dessiné au crayon feutre sur ma paume.
Le claquement de la porte d’entrée met un terme à notre discussion à cœur ouvert.
— Salamalekoum !
20 commentaires
HaleyDavis/MoGadarr
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Il y a 7 ans
alexia340
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Il y a 7 ans
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LL-James
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Fyctia
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HaleyDavis/MoGadarr
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Fyctia
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juliedelmas0
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Valencia Herry
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Il y a 7 ans