Fyctia
Chapitre III - Damien
Arrivé à la maison, j’attendis que maman ouvre la porte pour filer dans ma chambre, Jackpot sur les talons. Mes parents avaient refusé que je l’amène au centre équestre parce qu’ils ne savaient pas s’il était autorisé d’être là. Le labrador passa devant moi et grimpa les marches pendant que je le suivais. Une fois en haut, j’avançais d’un pas et tournais directement à ma droite pour entrer dans ce que je considérais comme mon territoire. Mon chez-moi. Je posais la canne sur le mur, mes lunettes de soleil sur la table de nuit, et m’affalais sur le lit en repensant à l’entretien qu’on avait eu avec Madame Caudmet, Jackpot sauté sur le matelas et s’allongea. Je roulais jusqu’à lui.
Je secouais la tête quand son monologue incessant me revint en tête. Elle avait pratiquement tenu la conversation à elle seule. Ma mère avait juste demandé quelques informations dont la question du coût et si le club était adapté pour un non-voyant. Quand Madame Caudmet avait annoncé le prix, ma mâchoire s’était ouverte d’un coup et il fallut le coup de coude de ma mère pour la refermer. Sérieusement qui payait une somme pareille pour pouvoir monter sur des monstres d’au moins deux mètres de haut.
Je changeais de position et mis ma tête sur l’oreiller, les yeux au plafond, le museau de mon chien se nicha dans mon cou. Je n’avais pas envie d’y retourner mardi prochain, mais je ne voulais pas peiner mes parents. Je savais que j’étais suffisamment un boulet entre leurs jambes pour leur faire une crise d’adolescent rebelle. Le nom de Cécile titilla mon esprit et je fermais les paupières, juste pour retrouver les sensations qui m’avaient envahi quand elle était près moi. J’en frissonnais qu’elles me revinrent comme un coup de marteau dans le ventre. Je me redressais et cherchais mon souffle en caressant l’endroit exact où elle m’avait touché.
Je ne comprenais pas l’effet que cela me faisait. Pourquoi était-elle encore dans ma tête alors que je l’avais croisé quelques minutes à peine. Oui, comment cela se faisait-il ? Je me pinçais l’arête du nez et, pour ne plus y penser, je pris mon ordinateur, posé sur la table de nuit. Je survolais les touches jusqu’à trouver mon point de repère : la lettre « g » était recouverte d’un petit morceau d’adhésif. Ma mère y avait pensé quand je lui avais demandé si je pouvais avoir un ordinateur, il y avait quatre ans déjà. J’avais quinze ans à l’époque et j’étais toujours aussi seul qu’aujourd’hui.
Le son sonore mis en place par le logiciel JAWS retenti. Il s’agissait d’un programme pour les personnes non-voyantes pour leur permettre d’acquérir une certaine autonomie. Quand Sophia m’en avait parlé, j’étais plus qu’heureux de pouvoir l’utiliser. Je tapais mon mot de passe après avoir appuyé sur la barre espace pour débloquer le pc puis aller directement dans la barre Cortana.
— Musique, prononçais-je distinctement.
Ma mère avait créé ce dossier en y mettant tous les karaokés que je connaissais. Après tout, je ne voyais pas, mais j’entendais très bien et ma mémoire était excellente. Il me suffisait d’écouter une fois la chanson pour la savoir, sauf quand le bruit de fond recouvrait la voix. Là, j’étais autant aveugle que sourd.
Je jouais avec les flèches pour monter et descendre ne me décidant pas laquelle chanter. Le souvenir du souffle chaud de Cécile me fit fléchir et j’appuyais sans mégarde sur un titre. « Le cinéma » de Claude Naugaro retenti.
Je sortis de mon lit en vitesse, Jackpot également. Je riais quand il aboya parce que j’étais trop près du mur. Je le caressais.
— Merci Jackpot.
La musique me délivra des images que j’avais en tête et je me mis à chanter pour oublier.
« Sur l'écran noir de mes nuits blanches
Moi je me fais du cinéma
Sans pognon et sans caméra
Bardot peut partir en vacances
Ma vedette c'est toujours toi
Pour te dire que je t'aime rien à faire, je flanche
J'ai du cœur mais pas d'estomac
C'est pourquoi je prends ma revanche
Sur l'écran noir de mes nuits blanches
Où je me fais du cinéma
D'abord un gros plan sur tes hanches
Puis un travelling panorama
Sur ta poitrine grand format
Voilà comment mon film commence
Souriant, je m'avance vers toi...
Un mètre quatre vingts,
Des biceps plein les manches,
Je crève l'écran de mes nuits blanches
Où je me fais du cinéma...
Te voilà déjà dans mes bras...
Le lit arrive en avalanche... »
Ma mère avait fait suivre des cours de chant quand elle avait découvert mon talent pour la musique et mon don pour retenir les paroles. Aujourd’hui, mon rêve serait de devenir chanteur, mais j’étais bien trop lâche et effrayé pour me tenir devant du monde. Les soirs où mes parents invités des amis et je devais chanter devant eux étaient un véritable calvaire. J’essayais de ne pas le montrer, j’en avais quand même parlé à Sophia. Je pensais que c’était à cause de cela qu’elle avait dû appeler Michelle.
Sophia était certaine que cela m’aiderai à avoir davantage confiance en l’être humain, mais surtout en moi. Je ne savais pas encore si je devais la remercier ou lui en vouloir. J’aimais être chez-moi et ne rien faire. Être tranquille avec mon chien.
La musique recommença et je revins à mon lit pour la changer quand maman m’appela d’en bas.
— À table !
— J’arrive.
Je descendis l’escalier et suivi Jackpot en lui tenant la queue qu’il me guide. Ma mère prit le relais dès qu’elle me vit et m’installa sur la chaise tandis que je tapotais le vide pour la trouver.
— Je t’ai fait du poulet et des haricots, ça te va ? Papa est parti au travail, il ne reviendra pas de la journée.
Je hochais la tête pour approuver. Nous mangeâmes en silence et j’entendis ma mère me dire qu’elle partait faire les courses.
— Je pense que je dormirai quand tu renteras. Je suis fatigué.
— D’accord. Si tu veux sortir, le harnais de Jackpot est dans l’entrée près du radiateur. Tu sauras le mettre ?
— Oui, ne t’inquiète pas.
— Tu me montreras quand même avant que je parte.
Je hochais de nouveau la tête.
— Au fait… euh…
Je n’osais aborder le sujet avec maman, mais la voix de Cécile résonnait sans cesse dans ma tête. Elle tournait en rond et ne demandait qu’à être entendu.
— Oui ? m’encouragea-t-elle en posant ses couverts.
— Dis-moi, elle est comment Cécile ? me décidai-je après avoir pris une grande inspiration.
Seul le silence me répondit et je me mordis la lèvre en me rendant compte de la boulette que j’avais fait.
— Pourquoi tu veux savoir ça ? susurra-t-elle néanmoins.
Je tortillais mes doigts sous la table.
— Je suis curieux c’est tout, soufflais-je.
— Tu es sûr ? Tu sais très bien que ton père ne cautionnera pas que tu te prennes d’affection pour une roturière. N’oublie pas que tu es promis à Guenièvre.
— Je sais… je veux juste savoir. Elle va m’aider avec les chevaux et tu sais que j’ai du mal avec les personnes que je ne connais pas.
— D’accord, mais pas maintenant. Je vais être en retard pour mon cours de Belote, répondit-elle après quelques minutes de mutisme.
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CaroMélu
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IsaLawyers
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