Mad May Adieu les étoiles En ville

En ville

La bombe eut l'effet d'un trou sidéral. Les lumières sautèrent, un geyser brûlant souleva Benvolia de la passerelle avec une force colossale, comme si on la plaquait à la fois au sol et au mur, et Fiodor s'envola aussi. Curieusement, ils ne retombèrent pas.

La Géode avala le corbombe.

À l’insu de Benvolia, la paroi avait changé de consistance au moment où Fiodor en avait modifié le paramétrage. Elle était devenue comme de la pâte de verre : élastique et dotée d'une capacité d'absorption. Juste avant le carnage, le corbombe s'était tout simplement englué dedans. Elle formait à présent une bulle protectrice autour de l’explosion, et grossissait lentement, afin de la contenir.

Fiodor et Benvolia s’étaient retrouvés collés. Au rythme de la bulle, ils montaient, montaient. Leur dos ne tarda pas à toucher le plafond de la Géode et ils furent pour ainsi dire coincés. Des cris lui parvenaient : ceux des ministres, qui tourbillonnaient de panique au-dessous d’eux.


« Tout va bien ! dit l’Empereur. C’est juste le système antiterrorisme !

— Je me sens mal, dit Benvolia.

— Comment ?

— J'ai le vertige. Je veux -kof- descendre. »


Benvolia mentait. Elle ne souffrait pas de la hauteur, mais de l'inconfort de la situation, qui exacerbait sa toux. Sa poitrine l’oppressait. En planant dans la Géode, avec une vue si nette sur les occupants du palais, elle avait l’impression de se détacher son corps, et se rappelait que c’était pour bientôt. Non, Benvolia. Pas maintenant. Elle se maîtrisa jusqu’à ce que la garde intervienne pour la faire redescendre. Toutefois, en touchant terre, elle ne put empêcher une larme de rouler sur sa joue.

Son époux crut au choc de l’attentat. Il en fut attristé.


Cependant, le captif était toujours là, bloqué par les hallebardes des gardes. Fiodor l'approcha à pas mesurés. Son sourire avait disparu.


« Qu’on tente de nous tuer, d'accord, dit-il en décrochant une plume de son manteau roussi. Mais qu’on fâche mon épouse, je ne le supporterai pas. »


Les mains recourbées, il griffa les yeux du captif. Il avait tendance à prolonger ses ongles manucurés de fausses serres, assez dangereuses. Benvolia détourna les yeux pour ne pas voir le sang gicler. Elle avait le cœur bien accroché, mais elle détestait le voir faire du mal, et la joie quitter son visage.


« Qu'on l'amène au Grand prêtre, dit l'Empereur. Qu'il se confesse et raconte tout sur l'attentat. Ensuite, il sera jeté d'En-haut.

— Majesté, il faut dire les mots consacrés, osa Siutovkine.

— Ces sornettes ?

— Il faut les prononcer pour officialiser la sentence. Comme pour la Dame...

— Bon, très bien ! "Car c’est ma volonté, à moi, Fiodor de Bételgeuse, Empereur d'En-haut," et cætera. »


Benvolia ne réagit pas.

Elle avait besoin d'air.




La moto volante dormait depuis des mois. Fidèle à sa propriétaire, qui l'avait pourtant languir, elle démarra en une seconde. Le guidon et les garde-corps chauffèrent, le tableau de bord s’illumina en turquoise, les propulseurs crachèrent une longue flamme bleue. Quand la porte sectionnelle s’ouvrit dans le garage, elle rugit comme un chien heureux.

Benvolia broya l'accélérateur et fonça dans le ciel platine.

Comme tout le monde, elle avait ses hobbies. Sortir incognito. Conduire très vite, en se cabrant parfois. La moto pouvait la transporter n'importe où. Par exemple, dans la capitale d'En-haut : elle aimait voir les milliers de maisons blanches s'agrandir sous elle. Pour imiter le palais, les plus riches étaient incrustées d'éclats de verre. Le soleil se brisait sur leurs toits dans un halo rose et doré.

Mourir, songea Benvolia.

Ce ne serait jamais le bon moment. Une belle mort, ça n'existait pas. Pas même s'éteindre dans son lit, chargée d'ans et d'enfants. À son âge, Benvolia rêvait encore d'être immortelle, quitte à rester seule pour toujours. Sauf que dans trois mois, tout serait fini.

Si seulement...


« Kof- kof- »


La toux reprit, douloureuse. Pour l'oublier, elle décida de s'aventurer en ville. Elle gara discrètement la moto derrière la cheminée d'un bâtiment gothique. Debout sur la selle, elle fixa un instant la rue peuplée, avant de sauter dans le vide.

Elle ne courait aucun risque. Enfant, elle était la meilleure pour grimper aux cordages des navires d’En-bas. Elle plongeait tête la première dans la mer du haut du poste de vigie. C’était le seul jeu de son peuple sanguinaire, obnubilé par la survie. Elle se rattrapa à une terrasse de beffroi, cinq mètres en contrebas, et se hissa sans effort sur la gouttière. De là, elle descendit le long des fenêtres en s’aplatissant pour garder l’équilibre.


La rue du marché aux fleurs grouillait de monde. Sur des tables à tréteaux s’étendaient des corbeilles de roses, de jonquilles, de muguet et d’arums. Des pieds de glycine s'enroulaient autour des portes. Leur parfum donnait le tournis. Non loin, des vitraux se découpaient dans l’église sophistiquée du culte des étoiles. Benvolia adorait cet endroit. Toute la ville se retrouvait là, sous la harangue des marchands, sans distinction sociale. Cela lui plaisait, ce qui pouvait surprendre venant de quelqu'un comme elle.


« Ancolie pour la belle dame ? » cria-t-on.


Elle se crut démasquée. Non, fausse alerte, elle portait sa tenue noire d'aviateur. Hors du palais, elle n'était qu'une femme ordinaire avec un penchant pour les sensations fortes. Elle s’arrêta devant le marchand qui lui tendait une brassée de fleurs blanches.


« Vous n’en auriez pas d'autres ? dit-elle en effleurant l'étal.

— Si, bien sûr. Œillets mignardise, jasmin étoilé… C’est pour un mariage, une naissance ? »


Elle s’esclaffa :


« Non. Pas vraiment. »


Elle repartit avec une gerbe de jasmin dans les bras. Alors qu'elle la humait, tout en flânant dans la rue, et en se reprochant de jouer les adolescentes, elle tomba sur un panneau d'affichage public. Des tracts impériaux en occupaient une partie. Cependant, ils étaient recouverts de fines feuilles manuscrites que Benvolia identifia comme des pamphlets. Elle lut en se penchant :


Faites sauter la sorcière !

La morue qui sent l’algue,

La parasite du large,

Faites sauter l’étrangère !


Un autre déclamait avec lyrisme :


Le pouvoir aux élus des étoiles !

Le pouvoir au Maître de l'Île aux œufs, Victor d'Antarès !


Les fleurs atterrirent par terre. Les tracts les rejoignirent, arrachés et piétinés avec rage. Benvolia fulminait : elle avait tout sacrifié pour En-haut, allant jusqu'à se convertir au culte des étoiles sous le nom "Benvolia de Sirius"...

Puis l'évidence la frappa.

Le poseur du corbombe venait des mines de l'Île aux œufs. Contrairement à son acte, qui restait isolé, ces pamphlets publics signalaient l'existence de groupes contestataires. Au-delà de la colère, Benvolia s'inquiéta. L'homme n'était pas seul. Il y aurait d'autres corbombes, ou pire. Elle prit conscience que sa mort, prévue dans trois mois, la guettait déjà, ainsi que Fiodor. Il fallait agir vite.


Le captif n'avait encore rien avoué. Tant pis.


Une visite à l'Île aux œufs s'imposait.

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40

40 commentaires

Roman Fantasy

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Il y a 8 mois

Toujours fan. Mais je vais me coucher et je te retrouve demain.

Tonie Mat N’zo

-

Il y a 9 mois

Tu inverses un peu les rôles traditionnellement alloués aux femmes, le rôle de potiche un peu écervelée est cette fois-ci l'apanage de Fiodor. Ta prise de position est intéressante. Par contre, il manque quelques signes d'empathie de Fiodor, pour que l'on puisse vraiment l'apprécier. Juste une petite phrase ou deux en début de chapitre...

camillep

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Il y a 9 mois

Ca y est l'intrigue est lancée... et de façon intelligente. Cette idée de pamphlet est bien trouvée, de même que l'idée de l'Impératrice de sortir du palais pour s'aérer l'esprit. Peut-être un petit mot sur le fait qu'elle aime étudier ce peuple d'En-Haut (étant donné qu'elle ne vient pas d'ici) nous montrerait davantage à quel point elle est bienveillante et qu'elle se préoccupe sincèrement du royaume. Car c'est le sentiment profond que j'en ai en te lisant, mais la scène où ils ignorent le captif, bien que cohérente dans le récit, nous montre l'Empereur et sa femme imbus d'eux-mêmes, voire blasés de leur pouvoir

Mad May

-

Il y a 9 mois

Tu as raison, c'est aussi ce que j'imagine à leur sujet. Il sont un peu spéciaux, voire antipathiques au début, mais ils ont un bon fond. En revanche, je voulais qu'ils contrastent avec le stéréotype du couple impérial toujours en majesté

Camille Jobert

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Il y a 10 mois

Ton empereur a eu un comportement mature, en défendant sa femme. J'ai bien aimé la deuxième partie du chapitre, notamment avec le pamphlet. C'est bien, tu ne t'attardes pas sur le temps de vie qui reste à ton impératrice, et quand c'est mentionné, c'est avec une anecdote ou un souhait. Ça apporte cette fois ci une profondeur à ton personnage. J'ai bien aimé l'idée de la bulle protectrice.

Nina Fenice

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Il y a 10 mois

Je suis enfin de retour pour découvrir la suite après une fin de semaine bien occupée, c’est un plaisir de découvrir la suite. Cette fin de chapitre relance le suspens et on ne peut s’empêcher de tourner la page, bien vu!

Mad May

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Il y a 10 mois

ça me fait super plaisir, merci beaucoup :) en effet c'est le moment où l'intrigue se déroule vite, il y a plein de mystères qui se profilent

LZLZLZ

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Il y a 10 mois

La deuxième partie de ce chapitre est empreinte d'un certain lyrisme.

Mad May

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Il y a 10 mois

par rapport au pamphlet ? Ma foi oui, je ne sais pas d'où ça vient tiens

Janelle

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Il y a 10 mois

La pauvre, et dire qu'elle aurait pu vivre une fin de vie plus paisible, eh bien non, il va falloir faire face à des révolutionnaires, ou du moins, des contestataires pas très contents. Même si elle se sait condamnée, je trouve ça mignon qu'elle ait une pensée pour Fiodor et ce qui pourrait advenir de lui si elle ne réglait pas cette affaire au plus vite. En espérant que cette virée sur l'ile aux oeufs ne lui apporte pas trop de problèmes 🫠
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