Fyctia
Défi n°2
C'est fini.
Dix. C'est le nombre d'étoiles que j'observe alors que la nuit commence à tomber. Les yeux grands ouverts dans l'espoir d'en voir filer une. Parce que si il y encore quelques heures je trouvais ça absurde, maintenant c'est fini et j'aimerai faire un vœu. Ou pas. Parce que je crois... je crois que si je ferme les yeux, je ne pourrai plus me contenir. Et elle m'a toujours appris que les vœux n'ont pas de place dans notre réalité. Mais que si on commence à croire en eux alors il faut fermer les yeux. Sourire. Visualiser. Rêver. Aller jusqu'au bout. Parce qu'on ne fait pas les choses à moitié. Définitivement, non. Je ne peux pas sourire. Ni aujourd'hui. Ni demain. Je ne peux plus. Ça n'a plus de sens. Je n'ai plus de sens. C'est donc ça qu'on ressent ? Un vide. Est-ce qu'on s'y habitue ?
- Madame ?
Je baisse la tête sur un petit garçon. Ses mains tendues dans ma direction sont pleines de terre. Je souris parce que ce n'est qu'un enfant. Sauf qu'il n'atteint pas mes lèvres. Il meurt quelque part entre mon cœur et l'extérieur. Son doigt pointe le ballon qui a atterrit à mes pieds. Oh. Il me semble qu'il s'excuse. Qu'il me dit merci. Je ne sais plus. La réalité semble m'échapper. La seule chose qui reste claire c'est le ciel. Je sais qu'il sera là. Toujours. C'est rassurant.
Je suis faible. Je ne le suis pas. Je ne veux pas l'être. Pour elle. Je ne peux pas. Il suffit d'arriver à sourire. Si j'y arrive, tout ira bien. Non ? Je ne suis pas cette fille, insensible au monde. Je ne suis pas vide d'émotion. J'aime la vie. J'ai envie de rire. Vraiment. Alors pourquoi mon corps ne réagit pas ? Il faut que quelqu'un me prenne par les épaules et me secoue. D'un coup. Fort. Mon corps ne peut pas s'endormir alors que mon esprit s'époumone. Mais personne n'est là. Hormis ces inconnus. C'est comme si on venait de m'enlever un filtre de devant les yeux. Ce n'est pas beau. Du tout, du tout. Je préfère, et de loin, ce monde insouciant dans lequel je suis née. Reviens, s'il te plait. Il n'y a pas grand monde dans le parc à cette heure. Il est trop tôt. Ou trop tard. Peu importe. Mais elle est quand même là. Cette petite Mamie aux cheveux gris. Assise sur le banc, le dos voûté, elle lance des graines aux moineaux. Mes pensées sourient. Puis grimacent.
C'était à quatre heures, ce matin. Je me revois décrocher. Mon téléphone tomber. C'est à ce moment que j'ai tout lâché. Je suis sortie. J'ai couru. C'est un peu flou. Parfois il me reste le son. Parfois l'image. Rarement les deux à la fois. Je ne sais plus si j'étais triste, en colère ou juste creuse. J'ai détesté retourner là-bas parce que je savais que c'était la dernière fois. Je voulais continuer à y aller. Pour elle. On m'a expliqué. "Son cœur a lâché". Le mien a fait une chute libre. Je m'y été préparé pour ne pas avoir mal. Mais faut croire qu'on n'est jamais prêt à le vivre. C'est ridicule, comment est-ce qu'on le peut ? Mon Père a posé la main sur mon épaule. Mon frère m'a prise dans ses bras. Mais j'avais besoin d'être seule. Je suis allée voir ma Grand-Mère et puis je suis sortie. Mes oreilles bourdonnaient. Je n'ai pas pleuré. Et j'ai marché. Longtemps. Ou pas. Avant de m'allonger dans l'herbe fraîche.
La vie est injuste. On ne le répétera sûrement jamais assez. Je jette un coup d’œil à mes doigts. Ils étaient longs les siens. Très. Trop. Et être différent c'est bien. Mais trop, non. La maladie de Marfan la rendait unique de par son physique. Elle l'était tout autant à l'intérieur. J'aime bien penser qu'elle était ce qu'elle était justement parce que son cœur était anormal. Et plus le temps passait, moins il l'était. Je ferme mon poing, le pouce à l'intérieur. Je ne veux pas être en colère. Elle était âgée. Et on n'est pas éternel. Mais si sa génétique ne lui avait pas fait défaut, elle serait peut-être encore là. Elle devrait être encore là.
Comment je vais faire ?
Elle savait quand se mettre en colère sans jamais blesser par ses mots. Elle savait quand jurer sans paraître vulgaire. Elle savait quand être triste sans jamais nous amener dans sa peine. Elle savait quand être intransigeante sans trop en demander. C'était comme si elle détenait le plus grand secret de l'univers. Et je regrette qu'elle l'ai emporté avec elle sans m'en parler.
Je sursaute quand un bruit se fait entendre à ma gauche. Un garçon. Un grand cette fois. Il s'est assis juste là et fixe le sol. Je penche la tête sur le côté comme pour essayer de comprendre pourquoi il est si proche. Ses épaules tremblent. Il pleure ? Il ne faut pas pleurer. C'est ce que j'aimerai lui dire alors qu'en réalité je me demande comment il fait. Comment on pleure ? Parce que je n'ai jamais réussi. Même aujourd'hui alors que je ne sais pas si je pourrai un jour être plus triste, je refuse de pleurer. J'aimerai demander à cet inconnu la raison de ses larmes mais je sens que si j'ouvre la bouche, je vais craquer. Je suis au bord de la falaise. Prête à sauter. Sauf que je ne peux pas. Je n'ai jamais sauté. J'ai peur que le chute ne s'arrête jamais.
- Tu lui ressembles.
Je fronce les sourcils. C'est à moi qu'il parle ? A qui est-ce que je lui fais penser ?
- Alma. Tu lui ressembles.
Comment connait-il ma Grand-Mère ? Est-ce que c'est pour elle qu'il pleure ? Regarde-moi dans les yeux, s'il te plait.
- C'était une femme géniale. Tu dois être très fière.
Je le suis. C'est pour ça que tout ira bien. Elle m'a élevé. Je suis un petit bout d'elle. Je veux qu'elle soit fière aussi. Mais lui, c'est qui ?
- Elle était amie à mon Grand-Père. Elle viens, nais... venais. Elle venait souvent à la maison. On parlait beaucoup. Surtout moi, en fait.
Il inspire un coup en hoquetant.
- Mais elle m'a parlé de toi. Elle avait raison.
Il n'attend pas que je rétorque. Il me raconte qu'elle lui a demandé de me trouver quand elle partirai. Elle savait où j'irai. Pas étonnant. Ses mots se fraient un chemin jusqu'à mon cœur. Même si ses larmes coulent encore, il dégage quelque chose de rassurant.
"Nous sommes tenaces et on ne nous brisera pas en une nuit". C'est Nietzsche qui l'a écrit. On en a parlé des jours entiers avec mon aïeule et c'est lui maintenant qui la dit. Ma rationalité se brise. Mon estomac se vrille. Mes yeux se ferment et je sens couler mes larmes. Ma bouche se tord et j'enroule mes bras autours de moi. J'ai mal. Deux autres bras m'encerclent. Je me crispe d'abord avant de plaquer mon visage contre son torse. Il y a encore quelques heures je me serais sentie idiote. Son étreinte est chaude et familière.
Alors oui. C'est fini.
Mais il ne tient qu'à nous d'y voir un début.
Maman me l'a dit, c'est fini.
Mais le garçon dans mes bras me chuchote qu'elle sera toujours là.
Alors je pleure. Parce qu'elle me manque déjà.
Mais c'est juste le début.
Parce que je me rappelle qu'il n' y a que des moments. Donc des fins.
Et que si celle-là me fait mal.
Il faut que j'établisse la direction de mon nouveau départ.
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Romain Matquine
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Il y a 5 ans
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Spreutel
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Rosa canina
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