Fyctia
S'entraîner à s'en blesser
Je regarde les lettres noires qui se détachent du cuir lisse. Mes doigts les parcourent avec délectation. Je sens de très légères inégalités qui me font sourire. Les lignes tracées sur le cuir sont lisses et forment un sillon léger entre les différentes parties de ce que j'appelle mon ami de toujours. Je continue mon exploration avec un sourire. Je finis par ouvrir les yeux. La lumière m'aveugle presque. Je souffle pour augmenter ma concentration. Je regarde mon objectif. Comment j'ai pu m'en passer pendant si longtemps ? Mon regard glisse sur les lignes au sol qui me sont très familières. Je referme les yeux. Je place mes bras au dessus de ma tête. Je garde toujours les yeux fermés. Mes mains se placent. Je souris et déplie mes bras en ajoutant de la puissance au fur et à mesure que le cuir s'échappe de mes doigts. Il glisse parfaitement et je me félicite de ma technique inchangée. Puis mes bras se tendent complètement et le cuir quitte le bout de mes doigts. J'ouvre de nouveau les yeux. Je souris lorsque le bruit caractéristique du cuir qui frôle la corde résonne dans la salle. Je n'ai pas perdu la main. Le cuir frappe alors durement le sol et ça me fait presque sursauter. Je secoue la tête. Je me dirige vers mon ballon, le regarde en soupirant. Je me baisse en tendant le bras pour le ramasser, je le fais tourner autour de mon doigt en réfléchissant. Le frottement de mon ballon sur mon doigt m'aide à m'isoler du monde et à replonger dans mes pensées. Ça ne va pas être simple. Je retiens un soupir de désespoir. Tout ça m'a horriblement manqué. Je me sens seul. J'arrête de faire tourner mon ballon. Je me pince l'arrête du nez en fermant les yeux. Non. Je ne cèderai pas aux larmes. Je me l'étais interdit. Il faut que je continue de me battre et que je calme cette colère au fond de moi. Je regarde le sol et fixe ces lignes que je connais si bien. Comment vais-je pouvoir tenir tant de temps en dehors de ces lignes après en avoir perdu autant jusqu'à maintenant ? J'ai un rire sans joie. Des pas se font entendre derrière moi, je reconnais les escarpins de ma mère, toujours élégante. Sa voix douce, lorsqu'elle arrive à ma hauteur, me demande si tout va bien. Lorsqu'elle se penche à mon oreille, son parfum rassurant m'entoure et son aura de bienveillance m'arrache un sourire chaleureux. Elle fait le tour de ma chaise, s'accroupit devant moi. J'admire son talent à s'accroupir avec des talons aussi vertigineux. Elle remarque mon air surpris et lâche un rire discret. Elle me dit doucement, les mains sur les genoux :
-Tout ça te manque mon petit soleil.
J'hoche la tête, la mine un peu sombre. Elle n'ajoute rien, bien consciente qu'il n'y a rien à ajouter. Elle se relève, se penche vers moi en s'appuyant sur les accoudoirs de ma chaise et pose ses lèvres sur mon front en signe de protection. Les larmes manquent de me monter aux yeux mais je cligne des paupières pour les chasser. Ma mère me sourit tristement et me contourne pour prendre les poignées derrière mon dos. Elle pousse ma chaise et ses talons claquent, brisant le silence de la salle de Basket vide. Je ne peux m'empêcher de repenser à toutes ses années de Basket. Le public qui frissonne dans les gradins, les coéquipiers qui crient, le coach qui fait des gribouillis sur son ardoise comme s'il préparait une guerre.... Les maillots trempés de sueur, les chaussures qui couinent sur le parquet, le regard des groupies.... Tout ça me manque tellement. Je donnerai n'importe quoi pour revenir en arrière. Vraiment tout et n'importe quoi. Tandis qu'elle me traîne jusqu’à la sortie de la salle, je sens mon cœur se serrer. Déjà 6 longs mois. Encore 3 mois à supporter et je pourrais enfin revenir sur un terrain et faire frémir un public. Et j'entendrais de nouveau mes meilleurs amis qui constituent mon équipe m'appeler Flèche. Nous sortons. Nous arrivons directement dans notre salon. Ma mère m'installe devant la table basse en face du home cinéma. Je la remercie d'un petit sourire et je saisis la télécommande sur la table. Je remarque alors l'heure. Je suis resté deux heures dans notre salle de Basket. Je suis donc en manque à ce point. Auparavant, je ne voulais même plus entendre parler de cette salle, ça me donnait des nausées. Le Basket me manquait encore plus cruellement. Ma drogue m'avait été enlevée par la force du destin. Le désespoir, voir la dépression me guettait. Pour quelqu'un d'autre, même pour moi à présent, ça peut sembler excessif. Cependant, j'étais au niveau national, le Basket était mon oxygène, je m'entraînais 6 jours sur 7 et rien n'était plus exaltant pour moi qu'un entraînement de deux heures. J'étais le meneur. En fait, j'étais bien plus que ça. J'étais celui qui pouvait aller à tous les postes. J'étais la fierté de l'équipe. Maintenant, mes potes viennent me voir et m'obligent à sortir pour ne pas que je perde la boule. Mais lorsqu'ils commencent à parler de mes matchs passés afin de me faire sourire, je sens une boule remonter dans ma gorge et j'étouffe, je suffoque. Je secoue la tête avec énergie, il faut que j'arrête de dramatiser. Après tout ça n'est pas la fin du monde, la vie continue.... Mais c'est plus fort que moi, je me sens si vide sans le Basket, j'ai la sensation de ne pas être entier sans lui.... J'ai un rire sans joie, mon dieu je me transforme en fragile. Mon regard se pose sur la télécommande. Je cligne des yeux pour chasser les larmes qui menacent de couler. Je pose la télécommande et je me revois, sur ce terrain. La balle en main, le regard fixé su ce panier, le compteur qui affiche des secondes qui me sembles des heures. Je dois réagir vite, si je tire maintenant, j'ai très peu de chance de marquer. Après tout, je suis en plein milieu du terrain, je ferme les yeux, souffle un grand coup. Le ballon glisse avec élégance sur mes doigts, le cuir me caresse et me réconforte. Le son strident et particulièrement désagréable du chrono retentit. Je rouvre les yeux. Le ballon entre tranquillement dans le panier. J'écarquille les yeux, à peine conscient de ce qui vient de se passer. Mes coéquipiers se précipitent vers moi avec des cris de joie. Ils me soulèvent et me portent en vainqueur avec des cris d'excitation. Je cris à mon tour pour évacuer le stress et la rage qui m'ont habité tout au long du match. Ils me reposent et, alors qu'on se prend dans les bras avec empressement et complètement euphoriques, un joueur adverse se dirige vers moi. Son sourire est étrange lorsqu'il me tend la main en signe de respect. C'est le capitaine de l'équipe adverse. J'enlève mon maillot, ce qui déclenche aussitôt des cris surexcités, et le lui tend. Il fait de même et nous nous échangeons nos maillots trempés de nos efforts. Soudain, il me met une droite qui me vrille le crâne, j'en tombe à la renverse, complètement sonné. Et, avant même que mes coéquipiers puissent me venir en aide, il écrase son pied sur mon genou avec une force inouïe. Mon hurlement jette un froid dans la salle.
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Lost Woman
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Il y a 8 ans
Sosococo
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Il y a 8 ans
Manon Kaljar
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Il y a 8 ans
AivyFrog
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Il y a 8 ans
alexia340
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Il y a 8 ans
Marion.B
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Il y a 8 ans