Dystopia_Girl Retiens-moi sous la neige 5.1

5.1


Lorsque Jay m’a proposé d’aller nous promené dans les bois autour du chalet, je l’ai dévisagé comme si un troisième œil lui avait poussé sur le front. Après avoir passé autant de jours enfermée, l’idée de sortir me semblait effrayante.


Et pourtant, ça s’est révélé une excellente idée.


L’air est vif, piquant, chargé de cette odeur humide et boisée que la fin d’automne déploie sur son passage. Autour de nous, la forêt resplendit sous un tapis de feuilles mordorées, flamboyant sous les reflets dorés du soleil qui filtre à travers la canopée. Chaque pas que je fais écrase le sol souple, mêlant le craquement des feuilles mortes au bruissement des arbres.


Je marche aussi lentement qu’une mémé, mais c’est une victoire.


Jay avance à mes côtés, silencieux, respectueux de ce moment que je savoure. Il ne me presse pas, ne me demande pas si je veux faire demi-tour. Il sait que ces minutes volées à la douleur sont précieuses, et que je veux en profiter jusqu’au bout, avant l’arrivée de l’hiver et de la neige.

L’espace d’un instant, je ferme les yeux, inspire profondément. L’air est pur, presque glacé dans mes poumons, et je ressens une légèreté que je n’avais pas connue depuis des semaines. Ce n’est pas grand chose - juste une marche dans la forêt -, mais pour moi, ça relève presque du miracle. Après avoir passé autant de temps amorphe, poser un pied après l’autre sans défaillir… ça veut tout dire.


-Ça faisait longtemps que je n’étais pas sortie, dis-je alors.


Jay tourne la tête vers moi, une expression ravie plaquée au visage.


-Ça te fait du bien ?


Je lui offre un sourire fatigué. Même si la douleur n’est pas aussi handicapante aujourd’hui, bouger m’épuise.


-Oui. J’avais oublié à quel point la nature est belle.


À quel point le monde extérieur me manquait.


Jay ne répond pas, mais je devine un sourire dans son regard. Il a beau ne pas me connaitre, il est heureux pour moi. Et ça me fait chaud au cœur. Parce que personne d’autre de mon entourage ne se serait réjoui pour moi.


Le vent agite les branches au-dessus de nous, déclenchant une pluie de feuilles rousses autour de nous. L’une d’elles tourbillonne jusqu’à mon visage, effleure ma joue, avant de se poser sur mon épaule. Avec douceur, je la saisis entre mes doigts, pour admirer la finesse de ses nervures, sa couleur entre l’or et l’orange brûlé.


-Regarde ça, chuchoté-je en la montrant à Jay. On dirait une flamme.


Il la considère un instant, puis hoche la tête.


-C’est vrai.


Il y a quelque chose d’apaisant dans cette marche. Dans ce silence ponctué seulement par le murmure de la nature et le bruit léger de nos pas. C’est un moment suspendu, une parenthèse où la souffrance n’existe presque plus. C’est un moment où l’espoir me regagne, où je me mets à rêver à davantage de pauses.


Mais je sens déjà mon corps me rappeler à l’ordre. Une fatigue sourde commence à s’insinuer dans mes muscles, alourdissant mes jambes. La douleur est là, sournoise, tapie dans l’ombre, attendant le moment de frapper.


-Ralentis, marmonné-je, juste assez fort pour que Jay m’entende.


Il ajuste aussitôt son allure, sans protester. Il ne pose pas de questions. Il comprend.

Puis, sans prévenir, tout bascule.


Un éclair de douleur fulgurante explose dans mon dos, irradiant non seulement mes jambes mais aussi mes bras. Un étau se resserre autour de ma poitrine, m’empêchant de respirer. Mon souffle bloqué, mes jambes cèdent sous moi.


Je veux crier, mais aucun son ne sort de ma gorge comprimée.


Jay tend la main pour me rattraper, cependant mon mouvement brusque le surprend. Mon bras heurte le sien, il perd l’équilibre, et nous tombons ensemble sur les feuilles humides.


Le sol m’aspire. L’impact violent.


La douleur se déchaine en moi telle une tempête incontrôlable. Mon corps tremble, mes muscles sont en feu, mes nerfs électrisés. C’est insupportable.


Je reste là, figée, les yeux brouillés de larmes silencieuses.


-Janie ! s’écrie Jay, la voix tendue d’inquiétude.


Je l’entends, mais ne parviens pas à lui répondre. Mon propre corps est devenu une prison. Ma prison.


Une main chaude m’aide à me redresser avant de se poser dans mon dos. Un visage familier s’invite dans mon champ de vision.


-Respire, souffle-t-il avec un calme surprenant. Avec moi.


Il inspire lentement, exagérant le mouvement pour que je le suive. Sentant la crise de panique pointer le bout de son nez, je l’imite. J’essaie de m’accrocher à son regard émeraude, à lui, à sa voix, à ce point fixe dans l’océan de douleur.


Après un long moment, un murmure s’échappe enfin de mes lèvres sèches.


-Je crois… que je vais rester là un instant.


Jay ne répond pas tout de de suite. Puis, sans un mot, il s’assoit à côté de moi.


Autour de nous, la forêt bruisse doucement. Les feuilles continent de tomber, indifférentes à ma chute.


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4 commentaires

Jessica Nait-Kaci

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Il y a 17 heures

Au moins elle n'est plus seule

Sunny NDV

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Il y a 5 jours

Quel horreur, le seul point "positif" si je puis dire ets que Jay était au premières loges et ne peut que constater que les crises dont il est question ne sont définitivement pas feintes.

MelinaSANYA

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Il y a 5 jours

Wow… c’est à la fois une bouffée d’air frais et une déflagration en plein cœur. Tu captures si bien ce contraste entre la douceur d’un instant de répit et la brutalité du retour à la douleur. La scène est belle, poétique même, jusqu’à ce que tout s’effondre, et c’est justement cette cassure qui la rend si puissante. Jay est une ancre dans la tempête, et leur lien, plus silencieux que bavard, devient palpable. C’est fort, vrai, et magnifiquement écrit. Bravo.

Dystopia_Girl

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Il y a 5 jours

merci beaucoup!
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