Fyctia
Je suis un animal!
Derrière le vieux magnétophone, je sais qu’ils sont tous à l’écoute…
Le professeur, les enquêteurs, les journalistes, les voyeurs derrière leurs écrans de télévision. Toute cette société, cette civilisation et celles qui les précédent, réclament systématiquement un pourquoi. Il faut un sens à tout ça. Je leur fait peur. Nous leur faisons peur ! Nous, les marginaux, les fous, les pervers, les détraqués, les animaux ! Ceux qui transgressent la norme, qui cassent les codes, qui foulent du pied l’ordre établi. Mais qui est légitime dans cette confrontation de l’ordre et du chaos ?
Je laisse encore quelques secondes au professeur pour ériger les remparts éthiques et moraux de ceux qui se sont imposé, par choix, par tradition, par filiation, les lois du vivre ensemble. Il n’en fait rien et un profond silence envahi la pièce. Dehors la tempête fait rage. Je ne m’en étais même pas aperçu. A quoi bon se préoccuper de ce à quoi on échappe ? Voilà une règle naturelle !
Tout le reste ? C’est du vent, comme ces rafales au dehors qui semblent souffler sur les ruines de leur argumentation refoulée. Ils pensent même ne plus avoir à se justifier. Leurs règles supplantent nécessairement l’ordre naturel ! Mais qui donc en a décidé ainsi?
Leur Dieu ? Le même qui a créé la nature et les lois naturelles… Leurs rois, leurs princes ou leurs ministres, entre droit divin et démocraties modernes. Quelle qu’en soit l’origine, leurs règles n’ont pour but que d’ordonner ce monde pour le bien et la tranquillité de quelques un, d’une poignée, voire parfois même d’une majorité, mais toujours au détriment des autres et dans le refus de toute bestialité.
Je suis un animal !
- Vous vous croyez au-dessus de ça, vous, les civilisés !
Le terme claque et déchire le silence comme une canine arrache un lambeau de viande sur un corps à moitié décharné. A l’extérieur, un volet grince et claque contre le mur poussé par le vent qui se renforce encore.
- Vous avez inventé le bien et le mal, et cette différenciation vous amène à croire que vous pouvez échapper à votre condition initiale. Je suis un animal !
Je me suis redressé. Il me regarde, inquiet. Le volet s’est refermé, et plonge maintenant la petite pièce dans la pénombre. Seul le halo de sa lampe de bureau éclaire encore la scène.
- Comme vous !
Cette comparaison, ce rappel instantané aux origines, comme celui de la gravité sitôt la prise d’élan terminée sur le plongeoir, l’assomme. Mais le professeur ne réagit toujours pas. Il attend désormais mon argumentation.
- Ce monde manichéen, dont vous vous gargarisez, peuplé de sains, de repentis, et de démons masqués, n’est qu’un château de cartes au milieu de la jungle ! Un petit havre de paix, une minuscule oasis, pour les plus faibles, les plus lâches, les trouillards et les escrocs... Chaque tornade, chaque secousse, chaque petit soubresaut du chaos naturel qui l’encercle l’ébranle, le malmène, et le met en abîme… Je suis une de ces secousses !
- Vous pensez pouvoir détruire le monde à vous seul?
- Et vous ! Vous pensez pouvoir le sauver à vous seul?
Je marque volontairement un silence, il réfléchit.
- Ne vous y trompez pas professeur, je vous parle de vos sociétés. Le monde n’appartient pas aux civilisés ! Votre orgueil vous perd, vous aveugle… Vos lois, vos droits de l’homme, votre compassion réelle ou simulée, ne valent qu’à l’intérieur de votre château de carte, de votre petit monde. Là où ça ronronne. A l’extérieur, il y a moi ! Moi et les autres, toutes griffes dehors ! J’ai faim, je me nourris… c’est aussi simple que ça, et je mange mon ami ou mon ennemi, si le cœur m’en dit, que nous soyons semblables ou pas !
- Ne trouvez-vous pas cela un peu… contre nature.
- Contre nature ! Mais vous n’avez rien écouté à ce que je viens de vous dire ? Au contraire, je suis mon instinct naturel, mes envies, mes pulsions, quand vous passez votre temps à refouler les vôtres… Est-ce donc cela, vivre ? Votre combat permanent pour vous éloigner de votre fibre animale n’est-il pas bien plus contre nature que ma propension à la suivre.
- N’est-ce pas pourtant la définition de l’évolution ?
Une fois encore, il fait glisser lentement ses lunettes sur son nez avec cette condescendance qui m’exaspère. J’enrage et je grogne.
- Dans votre vision ethnocentrée, peut-être ? Vous auriez donc pris en main jusqu’à votre évolution, et refuseriez ce progrès aux sauvages ? Vous vous persuadez d’être au-dessus de la mêlé, sans voir les vagues qui déferlent et risquent à tout moment de vous anéantir…
La pluie a redoublé, et l’orage gronde maintenant au dehors.
- Les invasions barbares…
Il se reprend, avec cette tête d’enfant qui vient de dire tout haut ce qu’il pense et qu’on lui avait ordonné de taire.
- Et c’est encore pire quand vous prétendez refuser de juger. Vous êtes l’étendard moral de ces civilisations. Leur avenir en terme de distanciation, de prétendue élévation. Plus vous vous élevez, plus vous vous éloignez du monde. Votre orgueil vous étouffera avant que mes griffes ne vous pourfendent !
J’aurais aimé, à cet instant, qu’un éclair déchire le ciel. Mais on ne peut prétendre répondre aux lois de la nature et vouloir commander aux Dieux. J’aime à croire que la lumière de mon âme, jaillissant des meurtrières de mes yeux, suffit à impressionner l’adversaire. Le professeur ne revient pas à la charge. Il essaye néanmoins de tempérer mes propos.
- Ces règles illégitimes ne vous paraissent pas apporter une certaine sérénité au monde qui nous entoure ?
- Sérénité de forme, de gala sans doute… Mais ne pensez-vous pas, professeur, qu’il y a plusieurs façons de manger son prochain ?
8 commentaires
SebW
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Il y a 6 ans
Desperare
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Il y a 6 ans
Rose Lb
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Il y a 6 ans
SebW
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Il y a 6 ans
Nicolas Bonin
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Il y a 6 ans
Paula Alexander
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Il y a 6 ans
SebW
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Il y a 6 ans
kleo
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Il y a 6 ans