Fyctia
Songes 3/3
Alors, Caroline s'éclaircit la voix, gagnant du temps pendant qu'elle cherchait comment formuler ce qu'elle avait à dire. Avait-elle seulement quelque chose à dire ?
— Ils… Mes maîtres… commença-t-elle, hésitante et le regard fuyant. Ils possèdent tout. L'argent, le luxe, le pouvoir, de belles demeures, de belles toilettes, une domesticité suppléant à toute tâche un peu ingrate. Ils ont les plus beaux bijoux, les locomotives les plus rapides, les automobiles les plus puissantes, les fêtes les plus grandes. Et maintenant, des titres… ajouta-t-elle bien qu'elle ne sache toujours pas à quoi cela correspondait. Ils ont acheté tout ce qu'ils pouvaient acheter, et malgré ça, ils leur restent encore de l'argent. Trop d'argent.
L'inconnu gardait le silence, mais son regard ne quittait jamais la petite silhouette noyée dans un torrent de jupes, et dont la voix n'était guère plus qu'un souffle timide. Pourtant, il restait attentif. Elle n'était pas très sûre de ce qu'elle racontait, mais puisqu'il ne l'interrompait pas, puisque ce qu'elle disait semblait avoir un sens pour lui, elle poursuivait.
— Alors, ils créent des endroits comme celui-ci, des endroits regorgeant de trésors si précieux qu'ils n'existent nulle part ailleurs. Ils dépensent des fortunes pour amasser une collection toujours plus importante, qu'ils céderont après leur mort, à la ville, au pays. Un trésor qu'ils offriront avec la demeure, transformant leur passage sur Terre en Musée à leur nom.
Du moins, il s'agissait de son avis, l'avis qu'elle s'était forgé en entendant Monsieur expliquer son projet à quelques privilégiés.
— Ils s'achètent l'immortalité, conclut-elle à son tour, la tête et la voix à nouveau basses, achevant son explication les yeux au sol.
Dans cette position, elle ne le vit pas se relever, elle ne perçut que le bruit de ses pas sur le parquet, sur son parquet, celui qu'elle avait entretenu avec soin. Puis, ses souliers apparurent dans son champ de vision, si grands comparés à ses propres pieds perdus, quelque part, sous sa robe trop longue. Et puis elle vit sa main, une main qui fut si rapide, qu'elle ne parvint pas à se reculer avant qu'elle ne se saisisse de son menton pour l'obliger à relever les yeux. Un regard qu'elle s'employa à projeter au-delà de lui. Elle n'était pas supposée regarder dans les yeux, elle n'y était pas autorisée, aussi perdait-elle son regard par-dessus son épaule droite, sur ce bout de plafond tant il était grand.
— Et la tienne, combien t'a-t-elle coûté ? demanda-t-il toujours aussi calmement, aussi doucement, presque… tendrement.
Interloquée par sa question, elle en oublia les convenances, et ramena son regard perdu vers le sien. Qu'entendait-il par-là ? Pensait-il qu'elle convoitait, elle aussi, une forme d'immortalité ? Quand bien même elle en aurait les moyens, elle ne partageait pas les mêmes préoccupations que ses maîtres. Son passage sur Terre serait tellement insignifiant qu'elle ne jugeait pas vraiment intéressant que l'humanité en garde une trace quelconque. Elle aurait aimé lui poser la question, mais à peine ses lèvres eurent-elles esquissé un frémissement, que ce fut une autre voix que la sienne qui se fit entendre, bien que tout aussi féminine.
— Caroline ! hurla Madame, par-delà l'immensité que représentait l'inconnu tout contre elle.
La jeune servante n'eut que le temps de percevoir le mouvement de surprise courroucée du bel inconnu à l'encontre de Madame, avant de profiter de cet instant pour prendre la fuite. Elle aurait dû attendre, très probablement, au moins le temps des réprimandes méritées de Madame. Elle savait qu'en prenant la fuite de la sorte elle s'exposait à un châtiment plus cruel encore, mais elle ne voulait pas affronter ses actes tout de suite. Pas son retard, non, mais bien cet instant étrange et totalement déplacé qu'elle venait de vivre en compagnie d'un des invités de Madame. Un invité que Madame saluait d'un très respectueux « monsieur le Duc » et d'une révérence ridicule. Mais ça, elle ne le vit pas. Pas plus qu'elle ne perçu le regard du Duc se teinter de panique, tandis qu'il hésitait entre rendre les hommages à Madame et se lancer à la poursuite de cette petite domestique. Caroline était déjà dans l'escalier, les joues rouges de honte et de confusion, le corps animé de quelque chose qu'elle ne connaissait pas encore, et qu'elle ne connaîtrait plus jamais par la suite : du désir.
*
Le front en sueur, le palpitant frénétique, Astrée s’extirpa du sommeil comme on sort d’une apnée prolongée. Bouche grande ouverte, poumons qui peinent à se rassasier, elle s’arqueboutait dans le fauteuil hors d’âge. Où était-elle ? Qui était-elle ? Elle mit quelques instants à reconnaître le vieux salon de Beynac et plus encore à se rappeler comment elle avait atterri ici. La nuit était tombée depuis longtemps, si bien qu’elle ne discernait plus que les contours des meubles encore drapés. Lorsqu’elle se redressa, un bruit sourd attira son attention, et elle se plia en deux pour ramasser le vieil album photos qu’elle consultait quelques instants avant de sombrer d’épuisement. Elle n’avait même eu conscience de s’endormir, elle ne s’était pas senti partir.
Les rideaux tirés et la porte verrouillée, elle regagna l'étage, une barre de céréales entre les dents. Elle ignora la chambre de son enfance, au profit de celle, plus vaste et fraîchement aérée, de feus ses grands-parents. Elle renonça à la simple idée de chercher des draps, et fini par se recroqueviller sur un matelas nu. Un large pull emprunté à Pâris en guise de couverture de fortune, et elle eut à peine le temps d'un bâillement avant de regagner les bras de Morphée. Le portable en silencieux sur la table de nuit poussiéreuse, elle ne remarqua même pas l'écran s'allumer pour afficher le visage grimaçant d'un frère qui l'appelait pour la dixième fois, sans trouver plus de réponse que les neufs fois précédentes.
Pas plus qu'elle ne prit conscience de l'ombre qui arpentait le parc en sa direction. Cela-même qui s'étonnait de découvrir un changement infime, un changement imperceptible. Un détail que la silhouette ne comprenait ni ne concevait encore, mais qui transformait sa prison en quelque chose d'autre d'infiniment plus… acceptable. Comme si cette ombre n'était plus là contre sa volonté. Comme si elle se trouvait exactement où elle devait être, et non plus où on l'avait, de force, placé.
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Ae Greyej
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Il y a 6 mois
Judith | Fyctia
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Ophélie Jaëger
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