Fyctia
Chapitre 25
Un vent glacé glisse sur son visage, décoiffe ses cheveux d’ordinaire si bien peignés. Sa joue est engourdie, ses doigts sont raides, presque paralysés, mais, dans un énorme effort, se recroquevillent sur eux-mêmes. Une sensation désagréable s’installe sous ses ongles, comme de petits grains de sable qui viendraient s’insinuer entre la peau et la kératine.
Complètement sonné, Legrand essaie de remettre sa mémoire en ordre, de trouver trace du moindre souvenir qui pourrait l’éclairer. Sans succès.
Allongé sur le ventre, il tente de replier une jambe sous son corps, puis de prendre appui sur son avant-bras, mais ses faibles forces ne lui permettent de se maintenir que quelques secondes en extension avant de retomber contre le sol. Entêté, il reproduit son effort et réussit finalement à se mettre à genoux puis à se redresser. Incapable de reprendre son chemin, il s’adosse contre un énorme tronc d’arbre et fait un rapide état des lieux.
Il est vivant et c’est tout ce qui lui importe. Il ne présente aucune blessure grave qui viendrait le mettre en danger, mais, en se passant les mains sur le visage, un liquide poisseux le fait réagir. Du sang coule sur sa pommette, rend ses doigts collants et une odeur métallique vient le prendre à la gorge. Pris à nouveau d'un intense sentiment de panique, Legrand puise dans ses dernières forces pour mettre un pied devant l’autre et sortir de ce parc devenu son enfer. L’adrénaline circule dans son corps, lui permet de se mouvoir jusqu’à la rue voisine. Les trottoirs sont déserts, le froid et l’obscurité ont poussé les habitants de la ville à rester bien au chaud dans leur foyer.
Dans un silence de mort, Ernest s’éloigne mètre par mètre du lieu où son agresseur est peut-être encore caché, pressé de se mettre à l’abri. Son salut se dessine enfin lorsqu’il enclenche la poignée du hall de son immeuble.
Épuisé, il monte difficilement les marches des escaliers, prend parfois appui sur ses mains pour escalader la marche suivante. Sur le palier, il tombe lourdement, comme autorisé à ne plus lutter.
Ce bruit de chute alerte Laurette qui accourt et retient un cri d’effroi en voyant son mari dans un tel état :
– Mais Ernest, mon Dieu ! Que s’est-il passé ? Viens vite à l’intérieur, je vais appeler un médecin !
– Laisse, ça ira ! Pas besoin de docteur, je me suis fait agresser en coupant par le parc, en sortant de la mairie. On m’a pris de l’argent, mais comme je me suis défendu, ça s’est terminé comme ça. Tout ira bien, un peu de désinfectant et on n’en parle plus.
– Et il faut appeler la police ! Tu dois porter plainte ! Hors de question que des voyous circulent dehors et recommencent des choses pareilles !
– Je n’ai pas réussi à voir le visage de celui qui m’a fait ça, une plainte ne servirait à rien ! Laisse tomber, regarde ma joue pour voir comment tu peux la soigner et ça ne sera plus qu’un mauvais souvenir.
Laurette, pleine d’émotion, s’exécute et entreprend de trouver le nécessaire dans la trousse à pharmacie. La plaie lui semble profonde, la joue est très sale, badigeonnée de sang coagulé.
Après deux ou trois compresses d’eau savonneuse, elle fronce les sourcils :
– Cette plaie, tu ne te l’es pas faite en tombant, on est d’accord ?
– C’est exact. Je ne pensais pas te le dire pour ne pas t’inquiéter, mais dans la bagarre, l’autre m’a mis un coup de lame alors que je lui mettais une bonne droite, je n’ai pas réussi à l’esquiver.
Laurette reste silencieuse, observe les chairs abîmées et reprend :
– Quoi qu’il en soit, il ne t’a pas loupé ! La lame a attaqué la peau au moins deux fois et sur ta pommette ça fait un sacré virage. On dirait presque le chiffre un, je vais te chercher un petit miroir pour que tu voies ça !
Elle court à la salle de bains, rapporte sa boîte à maquillage pour que son mari puisse voir son reflet dans le couvercle. Devant l’image de sa pommette, Legrand fronce les sourcils. Sa femme a raison, l’entaille lui a été faite alors qu’il était inconscient, ce qui signifie que la lame de son agresseur n’a pas dévié à cause d’un mouvement imprévisible. Ces deux coupures ont été dessinées sciemment et cette forme numérique n’est pas due au hasard. Il y a forcément un message, mais lequel ?
– Et les fêtes de fin d’année qui arrivent ? Comment va-t-on pouvoir expliquer à mon frère et à sa famille, quand ils viendront le vingt-cinq, que tu t’es fait agresser dans la rue ? Philippe m’a déjà sous-entendu qu’il pensait que tu buvais trop, il va croire que je mens et que je te protège, que tu es tombé parce que tu étais ivre, ou alors que tu t’es battu dans un bar ! Je pourrai démentir, il va quand même faire la tête !
– Franchement Laurette, à cette heure-ci, je m’en fous de ton frère. Je l’emmerde, lui et ses idées à la con ! Pour le moment, je veux juste que tu me soignes le mieux possible pour que cette entaille ne me laisse pas une trop grosse cicatrice. Alors arrête de chouiner et fais quelque chose.
Laurette ravale ses larmes, bien qu’elle soit épuisée. Elle est touchée par le stress, atteinte d’avoir attendu Ernest rentré bien trop tard, fatiguée d’enjoliver la réalité de sa vie pour sa famille et ses amis, lassée que celui qu’elle aime ne sache pas voir tout l’amour et toute la bienveillance qu’elle a pour lui. Alors, courageuse, une fois de plus, elle ne commente pas, n’exprime pas ses sentiments et ses douleurs et retrouve un semblant de sourire :
– Tu as raison, mon amour. Ta joue d'abord, je vais faire le maximum pour que ça ne te laisse pas trop de marques.
– Voilà ! Et après, tu me serviras un verre, que je me remette de mes émotions.
– Tout ce que tu voudras, mon ange. Mais dis-moi, demain, tu ne comptes pas aller travailler, quand même ?
– Bien-sûr que si ! Je te l’ai dit : pas de médecin, donc pas d’arrêt de travail. Je saurai bien inventer une excuse pour ma joue, si quelqu’un me pose des questions. Et comme là-bas c’est quasiment tous des individualistes, je mets ma main au feu qu’ils ne me regarderont même pas ! Ça passera inaperçu.
Pendant que Laurette s’absente, qu’elle range à la salle de bains la trousse de secours, qu’elle sert un verre de scotch à son homme, Legrand, réchauffé, se décide enfin à quitter son caban de laine marine. Par réflexe, il glisse ses mains caleuses au fond de ses poches afin de vérifier qu’il n’y a rien oublié. Ses gros doigts râpeux aux ongles jaunis se heurtent à un petit papier cartonné qui semble plié. Legrand marque un temps d’arrêt, ne se rappelle pas avoir mis cela dans son manteau.
Curieux, il attrape la petite feuille, la déplie et écarquille les yeux en lisant :
« 1. C’est ton avertissement numéro 1 ! Tu t’en souviendras chaque fois que tu te regarderas dans le miroir. »
Pris de panique, Legrand replie le message à la hâte et le fait disparaître dans sa poche avant le retour de Laurette.
19 commentaires
Judith | Fyctia
-
Il y a 2 ans
Judith | Fyctia
-
Il y a 2 ans
Judith | Fyctia
-
Il y a 2 ans
Judith | Fyctia
-
Il y a 2 ans
Judith | Fyctia
-
Il y a 2 ans
Sylvie Marchal
-
Il y a 2 ans
cedemro
-
Il y a 2 ans
sophie loizeau
-
Il y a 2 ans
Karen Kazcook
-
Il y a 2 ans
Monica Bellucci
-
Il y a 2 ans