Fyctia
Chapitre 3 (2/3) - Grant
— Tu m’as pourtant l’air fatigué.
— Mon nouveau job est prenant.
— Tu t’occupes de la carrière de Jamy si j’ai bien compris.
— C’est ça, je suis son manager.
— Alors pourquoi es-tu là, sans lui ?
Sa voix douce n’atténue en rien les mots tranchants qu’elle vient de prononcer. Ils se plantent droit dans ma poitrine. Mon cœur se serre tout comme ma mâchoire. J’en suis presque à regretter d’avoir entamé la discussion.
— J’ai décidé de prendre quelques vacances, marmonné-je en passant ma main dans mes cheveux.
— Et de venir voir ta vieille mère ? C’est gentil.
Il y a un petit soupçon de reproche, j’en ai parfaitement conscience, mais impossible de lui en tenir rigueur. Sa pique bien placée a beau m'agacer, je n’ai aucune bonne excuse pour expliquer mon comportement à son égard.
— Ouais.
— Vous auriez pu venir ensemble, ça m’aurait fait plaisir de le revoir aussi. Je me souviens quand je venais vous récupérer tous les deux à l’école dans cette voiture. Vous étiez assis sur la banquette arrière et c’était impossible d’en placer une. Vous aviez toujours un truc à vous dire. De vrais moulins à parole, m’explique-t-elle en riant.
— C’était y’a longtemps.
— Peut-être, mais il y a des amitiés comme celle-là qui ne changent pas.
— Même quand on choisit des chemins différents ?
— Ce n’est pas parce que chacun évolue de son côté que vous n’êtes pas indispensables l’un pour l’autre. C’est un peu comme toi et moi. On s’est éloignés, mais notre lien existe toujours.
Ses paroles me touchent.
— Maman, je suis désolé. Je…
— Ne t’excuse pas, me coupe-t-elle en posant sa main sur ma cuisse. Tu n’as rien à te reprocher.
J’entends bien ce qu’elle vient de me dire, pourtant, mon cerveau n’arrive pas à l’enregistrer. Depuis des années, je me suis conforté dans le rôle du coupable, peu importe le scénario. C’est devenu une norme.
— Je suis heureuse de t’avoir à la maison, peu importe le temps que tu décides de rester. Ma porte te sera toujours ouverte, mon Grant.
Ce petit surnom me donne le sourire. Je pose ma paume sur la sienne et nous restons ainsi, dans un silence apaisant, jusqu’à ce qu’elle se gare devant une jolie maison de plain pied. Elle est presque identique à ses voisines si ce n’est sa couleur bleu marine de son bardage, la préférée de ma mère. Et la mienne.
— C’est un quartier agréable et très calme.
— Moins il y a de monde, mieux ce sera.
— Je connais les voisins, personne ne viendra t’embêter.
En réalité, ce n’est pas pour moi que je dis ça. Qu’on me sollicite jusqu’à dépasser les bornes, je m’en fous. Ce qui m’inquiète, c’est ma mère. Quand les gens du coin sauront que je suis son fils, c’est elle qui aura des problèmes. J’ai toujours su la tenir à l’écart de la célébrité, ou au moins du mieux que j’ai pu. Je ne suis jamais retourné vivre sous son toit, je ne parlais pas d’elle en public et je ne postais aucune photo de nous. Évidemment, des paparazzis ont plus d’une fois réussi à nous retrouver avec parfois l’aide d’anciennes connaissances. Par chance, personne n’a encore été assez con pour divulguer son adresse. C’est bien l’un des rares trucs sympas qui a pu m’arriver durant ma carrière. Mais après nos révélations avec Jamy, j’ai peur que l’animosité de certains les pousse à commettre ce genre de conneries.
— J’espère que tu t’y sentiras aussi bien que moi, renchérit-elle dans un sourire sincère.
Nous descendons tous les deux de la voiture. Je récupère ma valise avant de la rejoindre sur le perron au moment où elle ouvre la porte. Elle m’invite à entrer dans cette maison que je n’ai vu qu’à travers des photos. L’intérieur est sobre. Les murs sont blancs et le sol est couvert d’un beau parquet brun. Je reconnais plusieurs meubles dans le salon. Ce sont ceux qui étaient dans notre ancienne maison, là où j’ai grandi. Sur l’un des murs du couloir qui dessert les trois chambres et deux salles de bain, un grand cadre orne une vieille photo prise quand mon père était encore vivant. On y voit mes parents et moi au bord de la plage, pendant un séjour en Floride. C’est durant cet été que j’ai nagé pour la première fois dans l’océan. Jusque-là, j’étais plutôt habitué aux rivières du Tennessee. Je me souviens que j’avais adoré ce sentiment de liberté alors que je plongeais sous les vagues. Ça fait bien longtemps que je n’ai pas été piqué une tête dans le grand bleu.
— La chambre de tante Joy est en face de la tienne, et moi, je suis au fond du couloir.
— Tante Joy vit ici ? demandé-je, étonné. Je croyais qu’elle était du côté de Tampa.
— Quand elle a su pour mon déménagement, elle a voulu se rapprocher. Je ne me voyais pas vivre dans cette grande maison toute seule, alors je lui ai proposé qu’on habite ensemble.
— Et son magasin de vêtements d'occasion ?
— Elle en a ouvert un ici qu’on tient toutes les deux. Elle y est d’ailleurs en ce moment.
— Donc vous habitez sous le même toit, vous travaillez dans la même boutique, et moi je découvre ça seulement maintenant ?
Je me rends compte que ma question sonne comme un reproche au moment où elle franchit la barrière de mes lèvres. Je tente de me rattraper, mais ma mère me devance :
— J’ai essayé d’aborder le sujet la dernière fois qu’on s’est vu, mais il y a eu plus important à gérer. Et après ça, je ne suis tombée que sur ton répondeur. J’ai donc laissé un message que tu n’as sûrement pas eu le temps d’écouter.
Évidemment…
C’est donc ça le message qu’il y a sur ma boîte vocale depuis des mois. A répéter que je l’écouterai demain, j’ai fini par l’oublier.
— C’est…
— Le boulot, termine-t-elle pour moi. Ne t’en fais pas, ce n’est pas grave. Au moins maintenant, on va pouvoir discuter en face à face un peu plus souvent.
J’acquiesce d’un signe de la tête sans répondre à son sourire peiné. Il y a tellement de choses à mettre sur la table entre nous. Des non-dits qui nous serrent les tripes à tous les deux. Il va falloir crever l’abcès, mais pas aujourd’hui.
— Voilà ta chambre, m’informe ma mère en m’ouvrant une porte. Il y a déjà tout ce qu’il faut, mais si tu veux ajouter ou changer quelque chose, tu peux. Fais comme chez toi.
— C’est très bien comme ça.
En termes de décoration, ma mère est assez pointilleuse. Elle a toujours aménagé ses intérieurs avec goût. Cette caractéristique a même fini par déteindre sur Iris, la mère de Jamy. Allez dans les brocantes, faire les vides greniers, c’était leur truc de fille.
18 commentaires
lyseva
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Il y a un an
Gottesmann Pascal
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Il y a un an
Alexenrose
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Il y a un an
JULIA S. GRANT
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Il y a un an
Alexenrose
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Il y a un an