Fyctia
Chapitre 2 (1/3) - Grant
Ma tête fait encore les gros titres, pour changer. Je l’ai découvert ce matin, dans le taxi direction le siège de la maison de disques. J’ai également appris que Dwayne a eu une belle fracture ouverte du poignet causée par sa chute. Et plutôt que de me coller un procès en prime, il préfère dire sur ses réseaux sociaux qu’il ne m’en tient pas rigueur et qu’il serait heureux de me recevoir pour qu’on puisse discuter calmement. Belle technique pour se faire passer pour le gentil de l’histoire, et par conséquent, moi le méchant. Personne n’a retenu toutes ces piques incessantes durant l’interview.
Agacé, je coupe mon téléphone et le range dans la poche de ma veste au moment où la voiture se gare devant l’entrée principale de l’immeuble. Je reste assis là encore quelques instants, les yeux rivés sur les grandes lettres en fer forgé qui trônent sur le mur en briques rouges, juste au-dessus de la porte principale. Elles indiquent le nom du label.
— Ça vous fera cinquante dollars, m’informe le chauffeur privé.
— Il y a écrit vingt-cinq sur votre compteur.
— Ouais, mais ça c’est pour les gens respectueux. Je vous connais, je vous ai vu hier à la télé.
Évidemment, il sait parfaitement qui je suis en un trajet de quinze minutes durant lequel il ne m’a pas adressé un seul mot. Et après c’est moi qu’on traite d’irrespectueux.
— Vous devriez arrêter de vous abrutir devant ces conneries, déclaré-je en lui donnant son billet de cinquante.
En sortant de la voiture, je ferme le bouton de ma veste et réajuste mes manches. Maintenant que je n’ai plus à jouer les faux chanteurs de country, je peux enfin m’habiller comme j’en ai envie. Bye bye les affreuses chemises à carreaux beaucoup trop kitchs. Adieu les bottes et chapeaux de cow-boy clichés. Je ne suis pas encore bien dans ma tête, mais au moins, je suis bien dans mes vêtements plus sobres. Un costume bleu marine cintré sur une chemise aussi blanche que ma paire de baskets, voilà ce qui me correspond le plus. Un style neutre à l’image de celui que j’ai envie de devenir et qu’on me refuse pourtant d’être.
Je grimpe deux à deux les marches du grand escalier central, pressé d’en finir avec ce rendez-vous. Franck Fentollen, le patron de la maison de disques, va me remonter les bretelles comme il en a l’habitude. Je ne compte plus le nombre de fois où j’ai terminé dans son bureau à me faire engueuler comme un gamin de six ans. Par contre, je peux affirmer qu’il nous a convoqués huit fois en huit ans pour nous féliciter. C’est drôle de voir comment il est simple de dire les choses quand elles sont négatives, mais pas quand elles sont positives. C’est le propre de l’être humain. Même un grand PDG comme lui n’y échappe pas. Il ne reste qu’un homme dont la voix grave et autoritaire bourdonne déjà dans mes oreilles alors que j’ai à peine ouvert la porte.
— Assieds-toi, Canning ! gronde-t-il, les sourcils froncés.
Je fais comme si de rien n’était et me laisse tomber dans un des fauteuils face à son bureau. Assis de façon nonchalante, les yeux rivés dans les siens, je n’attends pas qu’il commence. Toujours être le premier pour mener la danse.
— Oui, j’ai poussé Dwayne, reconnais-je en levant les mains en l’air. Ça va faire le tour de la presse people et, d’ici une semaine, tout le monde sera déjà passé à un autre scandale.
Les potins, voilà de quoi se nourrit la société actuelle. À la moindre erreur, tout le monde vous tombe dessus, même si avant ça, vous avez toujours fait de votre mieux. Quand j’ai compris qu’on me reprocherait sans cesse un truc, j’ai arrêté de vouloir jouer les irréprochables. J’ai basculé de l’autre côté, celui où les saints s'indignent pendant que les démons ne nous jugent pas.
Franck me fusille de son regard sombre et, pourtant, il reste étonnamment calme. Il croise ses doigts devant lui et s’accoude sur son bureau avec son flegme habituel qui annonce bien souvent la tempête.
— Il a eu une fracture, souligne-t-il, comme si je l’ignorais.
— Je suis au courant.
— Il va falloir faire des excuses publiques.
— J’y crois pas, ris-je nerveusement en passant ma paume sur ma barbe rasée. C’est n’importe quoi.
— Au moins là-dessus on est d’accord, c’est du grand n’importe quoi tout ça. Bon Dieu, qu’est-ce que tu foutais sur ce plateau de télé ?
— C’est Dwayne qui m’a fait du chantage, me défends-je en me redressant sur mon siège. C’était Jamy et moi ou on pouvait dire adieu à l’interview.
— Ça, c’est ce que j’appelle du bon boulot de manager, me félicite faussement Franck.
Ses applaudissements théâtraux sont grotesques. Je le fusille du regard alors qu’il me tourne en ridicule.
— Et sinon, est-ce que tu as vu la dernière interview de Dustin ?
— Non. J’aurais dû ?
— Oui, confirme-t-il de sa voix rauque. Écouter ce que dit la concurrence sur ton poulain fait partie de ton job. Tout comme rester à sa place sur le talk–show le plus populaire en ce qui concerne la musique country.
— Ce mec est un trou-du-cul, rétorqué-je, sur les nerfs.
— Comme Dwayne ?
— Ouais, ces deux-là devraient se marier d’ailleurs. Ils iraient bien ensemble.
— Parce que Baker et toi pensez valoir mieux qu’eux ?
— Jamy a au moins du talent.
— Peut-être, mais tu vois Dustin et Dwayne, eux, ils n’ont menti à personne.
Je pince les lèvres, piqué au vif.
Franck profite de mon soudain mutisme pour allumer l’écran de télévision accroché au mur juste derrière lui. Il clique sur quelques boutons avant qu’une vidéo ne se lance. On y voit Dustin interviewé durant l’avant-première du dernier Marvel.
« Je me disais bien que quelque chose clochait. Quand j’ai rencontré Grant pour la première fois, je n’ai décelé aucune âme d’artiste dans ses yeux. Et j’avais raison ! On devrait lui reprendre tous les prix qu’il a pu avoir dans sa fausse carrière. Ce qu’il a fait avec Jamyson devrait être puni par la loi. Qui utilise son meilleur ami pour jouer le rôle de son physique sur scène pendant qu’on chante en coulisse ? Surtout quand on voit la tronche de Grant. Moi, je ne l’aurais jamais pris pour être mon visage. Mieux vaut être défiguré. »
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Jenn Bl Writes
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Alexenrose
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JULIA S. GRANT
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Gottesmann Pascal
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FleurDelatour
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