Fyctia
4 H 45
[The clairvoyant – Iron Maiden]
— Il est bientôt l’heure.
— Je sais ! crié-je en jetant un regard par-dessus mon épaule.
La silhouette a déjà disparu. Je n’entends plus que son rire cynique au loin. Debout, au milieu de ma chambre, je me frotte le visage et soupire. Cette nuit est particulière. Et les éclats de voix ne me laissent aucun répit. Parfois, ils me conseillent. Mais ce soir, ils ne sont pas des plus courtois. Ça ne m’étonne pas, ils attendent le spectacle alors que je le redoute. C’est toujours pareil et je hais ce jour plus que le suivant. Toute ma vie a été dirigée en fonction d’une règle. Un seul numéro fait écho dans mon être, quoi que je fasse.
Le cinq.
Tous les cinq ans, mon existence évolue. Mon univers se disloque et ouvre une nouvelle réalité. Une cinquième année et un autre cadeau. Tout le monde aime son anniversaire… Pourtant, je le déteste. Et où que je sois, l’horloge de ma vie me le rappelle.
— Plus que deux minutes.
— Assez !
Enragée, je me tourne, mais rien. Personne. Ils le font exprès, je le sais. Moi, je tremble, apeurée. Dans trois minutes, mon corps va ressentir un choc. Il sera brutalisé comme si une cloche sonnait en moi et me paralysait. Je hais ce moment et en regardant en direction de mon réveil, je grimace tout de suite. Je me redresse puis souffle un bon coup en tirant mes cheveux sur le côté. J’ai chaud. J’angoisse.
Il est presque l’heure. Dans quelques minutes, je serai encore plus différente.
J'ignore ce qui pourrait être pire que ce que j’ai déjà. Ça fait des mois, voire des années que j’y songe. Comment tout pourrait-il changer ? Et comment pourrais-je avoir un autre don alors que je les ai tous.
Heureusement, sœur Judith est là. Cette religieuse m’a toujours cru et je sais qu’elle est la seule en qui j’ai confiance. Elle n’a pas été étonnée quand, à cinq ans, je lui ai dévoilé que j’entendais des voix. Elle n’a pas été effrayée non plus lorsque je lui parlais de cette petite fille, Rosie, qui venait jouer avec moi tandis qu’elle, elle ne la voyait pas. Elle m’a simplement prise comme je suis et elle a accepté la nouvelle lubie d’une enfant.
À mes dix ans, elle était avec moi lorsque j’ai subi le choc. Elle m’a consolé comme elle pouvait, mais ne remarquant pas de changement à ma terreur, elle s’est mise à genoux et a demandé que l’on prie. Quand je lui ai dit qu’il émanait d’elle une senteur douce et indéfinissable, elle m’a cru.
Plus tard, j’ai compris les différentes odeurs et ce qu’elles indiquent en fonction de la personne que je vois autant dans le visible que dans l’invisible. Et la puanteur qui s’est déversée autour de moi de temps en temps ne m’annonçait jamais une bonne visite. Au contraire, rose, jasmin, lilas me rassurent.
Puis, il y a eu une chose plus étonnante qui s’est produite ensuite. J’entendais mieux. Les voix n’étaient plus hachurées ou déformées. Elles étaient claires et fortes. C’est comme si j’ouvrais entièrement la porte d’une nouvelle pièce. Ce que je n’imaginais pas en revanche, c’est d’écouter des mots qu’une enfant de dix ans ne devrait pas entendre. Certaines paroles m’ont écœuré à force de mensonges et d’horreurs. C’est pour ça que sœur Judith a été plus proche et qu’elle m’a défendu lorsque la Mère Supérieure me pensait dérangée. Quelle gamine pourrait connaître autant de mystère ?
Je faisais peur aux autres enfants et je préférais discuter avec mes voix plutôt qu’avec eux. Je me sentais déjà à part, mais à quinze ans, c’est un monde entier qui m’a été dévoilé. Les voix ont eu des visages, des corps et des expressions. Ce jour-là, Judith m’a emmenée à toute vitesse à la chapelle, tremblante, pendant que je lui disais qu’un homme sombre et puant se tenait derrière elle.
La peur.
Voilà ce qui a été le lot des années suivantes. La terreur de voir des êtres déformés par la haine et la démence. Des voix stridentes ou des paroles écœurantes. Mais ce n’est pas le pire. Il y a une règle aussi importante qu’effrayante.
Si je les vois, ils me voient eux aussi.
Et certains sont si ignobles qu’ils n’ont plus aucune humanité. C’est à cette période que la Mère Supérieure a décidé de me placer dans une chambre à part. Je dérangeais trop les autres avec mes conversations nocturnes. Elle m’a toujours catalogué comme une gamine à interner. Et je pense qu’elle me croyait possédée. Elle me faisait venir régulièrement dans son bureau pour me faire boire un verre d’eau. En grandissant, j’ai compris qu’il ne s’agissait pas juste d’une conversation de bon augure pour savoir comment j’allais.
Elle vérifiait avec de l’eau bénite.
Judith m’attendait à la sortie de son antre et me souriait de tout son amour comme toujours. Cette femme a été ma bénédiction dans mon malheur.
Le plus dur des Chocs a été à mes vingt ans. J’avais quitté l’orphelinat. J’étais seule. J’ai paniqué lorsqu’il est arrivé, mais je n’ai pas remarqué de changement immédiat. Je l’ai compris le lendemain.
Un passant m’a effleuré et là, j’ai tout ressenti. Tout ce qu’il était, tout ce qu’il vivait. Tous ses états d’âme se sont révélés aussi facilement qu’un film. Il a été le premier à me toucher le lendemain de mon anniversaire. J’avais éprouvé une si grande tristesse en réalisant qu’il venait de perdre un être cher. Je n’ai jamais pu ressentir une douleur pareille n’ayant pas eu de parents. Tout le monde est devenu limpide comme de l’eau de roche. C’est à ce moment que j’ai décidé de me renseigner.
J’ai toujours souhaité avoir des réponses et en cherchant bien, je suis tombée sur une femme qui me ressemblait. Alors, j’ai pris mon courage à deux mains et j’ai fugué hors de l’orphelinat. J’ai parcouru la ville avec un tract dans les mains. Un médium « rare » et qui pouvait « aider ».
Lorsque je suis arrivée chez elle, elle m’a semblé très accueillante. Elle m’a expliqué qu’elle m’avait vu venir en rêve depuis son plus jeune âge et qu’elle ne pensait pas que je viendrais un jour. Elle m’a dit que pour mon vingt-cinquième anniversaire, je devais le chercher et que tout changerait.
Encore cette directive.
Le chercher…
Je soupire en songeant à son visage qui se voulait rassurant. En jetant un coup d’œil vers mon réveil, il m’annonce un maigre répit. Je me mords l’intérieur de la joue quand soudain, je me tourne subitement vers une ombre qui m’apparaît du coin de l’œil.
Ces entités me suivent depuis longtemps. Elles ne se présentent jamais de face. C’est comme si elles passaient à vive allure à la limite de mon champ de vision. Avec les années, je ne suis pas étonnée de cette intrusion. Elles ont toujours été plus présentes la veille de mon anniversaire, sans savoir pourquoi.
En souhaitant regarder l’heure pour me préparer, le temps ne m’attendait pas. Je m’écroule sur le sol comme une vulgaire pierre avant de pénétrer dans mon enfer.
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StianSamaelle
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Kentin Perrichot
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