Fyctia
Chapitre 11 👀🗣👂❤️🩹
— Prenez place, je vous en prie. Que puis-je faire pour vous, monsieur Leborgne ?
— Pas de m'sieur Leborgne avec mi hein. Ap'lez-mi par min prénom hein. C'est Yves hein.
— Comme vous voulez Yvan.
— Nan, vous avez rein compris. C'est Yves hein, pas Yvan.
— Ah au temps pour moi. Yvon.
— Vous avez du brin dans vos oreilles hein ! C'est Yves hein. Pas Yvan, ni Yvon, hein.
Je suis perdue avec cet accent. Désespérée, j'ouvre la chemise posée devant moi et feuillette son dossier. Il se prénomme tout simplement Yves. Il a soixante-sept ans, veuf avec un enfant, marin-pêcheur à la retraite depuis environ dix ans. Antécédents médicaux : grippe, foulure à la cheville... Aucune consultation depuis l'année dernière. Rien de louche jusque-là et ça me va !
— Yves... que puis-je faire pour vous ? réitéré-je.
— Bah en fait, j'ai b'soin d'une piquouze au bras. Pour eul'grippe. À m'n'âge, c'est dingereux ! J'ai un copain qui est mort l'année dernière à cause de c'te saloperie, alors mi, j'veux m'faire vacciner, hein. C'est l'docteur Lemaire qui m'a dit qu'il fallo que je l'fasse, quoi. C'est l'deuxième année lô. J'ai reçu eul papier alors je suis allé direct ker eul flacon à l'pharmacie mais l'docteur a pas pu me prindre en rendez-vous, il est tombé malade, alors j'vous attindais hein. Tenez !
Je déchiffre tant bien que mal presque tout ce que mon patient me raconte. Sacré accent ! Il faut s'accrocher par moment ! Si je résume, il souhaite se faire vacciner contre la grippe et il a déjà été chercher son flacon à la pharmacie. Manque plus que la piqûre !
— Vous m'attendiez ? Mais pourquoi ? Vous auriez pu demander à la pharmacie. Ils sont habilités à faire les injections. Ça évite de payer une consultation. Pensez-y pour l'année prochaine.
— Komint ça ?! Vous serez plus lô ? Vous allez pas r'partir hein ? J'vous aime bein, mi.
— C'est gentil mais je ne suis là qu'en remplacement pour deux mois. Il y aura toujours le Docteur Lemaire qui vous suivra à son retour. Venez à côté et asseyez-vous sur la table d'auscultation.
Mon patient remonte la manche de son pull. Je l'examine succinctement avant de lui administrer le vaccin. Une fois terminé, nous retournons dans l'espace bureau pour le règlement. Et voilà, c'en est fini. La consultation s'est passée comme une lettre à la poste. Aucune mauvaise surprise ! Quel soulagement ! Je vais pouvoir inviter le patient suivant à venir prendre place. Je bondis de ma chaise et tends le bras en direction de la porte mais il ne l'entend pas de cette oreille puisqu'il reste cramponné à la sienne.
— D'habitude eul docteur est expéditif, mais c'est différint avec vous. J'parle pas à beaucoup de monde. J'vis seul. Eum'femme est morte y a cinq ans. Et min fils Gauthier est parti à l'aut' bout du monde, au Danemark avec eus'femme et min pti fils. Y me minquent les trois. Y m'appellent jamais. Alors, j'm'innuie. Passez chez mi un de ses quattes, prindre un pti noir. J'aimero en savoir plus sur vous. Vous avez récupéré vot' carette ?
Les mains en coupe, tête posée dessus, j'écoute ce monsieur avec attention. Si je me laisse distraire ne serait-ce qu'une malheureuse seconde, je ne capterai plus le sens de cette conversation.
— Oh ma voiture ! m'exclamé-je en relevant la tête. Oui oui, je l'ai récupérée ce matin. Comment êtes-vous au courant ?
— Chui les yeux et les oreilles du village. Mi, j'vois tout et j'sais tout. Chui eul'commère du village, mais en homme, ricane-t-il de bon cœur et de ses dents jaunies par le tabac. Chui le voisin de Robert, j'vous ai vue hier soir. J'éto à min porte d'intrée.
— D'accord, je comprends mieux...
Monsieur Leborgne qui voit tout. C'en est délirant !
— Vous avez pris vos quartiers chez la p'tite Marion ? Elle est tellmin gintille c'te gamine. Vous le dites pas hein, mais j'crois qu'elle a un p'tit faible pour m'sieur l'Maire. Quand y se croisent din l'village, elle devient toute rouge avec ses yeux de merlan frit. Ma main à coupaille, y sortent insemble ses deux lô hein.
Pourquoi Marion ne m'a-t-elle rien dit ? Et pourquoi lui a-t-elle demandé de la suivre à l'extérieur tout à l'heure ? Ils semblaient proches effectivement. Je vais mener mon enquête.
— Y font un bio couple, mi j'vous le dis. Eul samedi, y se baladent tous les deux sur eul plage pendant une heure. Après çô, y vont au bistrot, commindent des pressions et y restent bein longtemps. Ché pas à mi q'cha va arriver. Personne s'intéresse à mi… même pas Colette. J'aimero bein qu'elle m'regarde comme eul gamine avec Simon. Chui timide comme gars hein, j'ose pas y dire que j'l'aime.
Cette discussion avec Yves est très intéressante. Telle la gazette du village, il sait tout sur tout le monde. D'ailleurs, il connaît des choses sur ma meilleure amie que moi-même ignore. Ce n'est pas normal !
— Vous ne devriez pas perdre de temps et allez dire à Colette qu'elle vous plaît. Vous ne risquez rien à tenter.
Me voilà en train de conseiller une âme solitaire alors que ma vie affective et sentimentale est comparable à un champ de mines prêtes à exploser sous chaque faux pas. Visiblement, pour tenir ce poste au mieux, la polyvalence paraît indispensable. Sage-femme, médecin et maintenant psy ?
— Ché pas faux. À ct'heure, Colette est din sin gardin. Je vais aller la vire.
— Bonne journée monsieur Leborgne. Bonne chance.
— Yves, hein ! Pas m'sieur Leborgne ! Et j'vous attins chez mi, à m'baraque.
— Noté… Yves, hein. Promis, je passerai à l'occasion. Merci pour l'invitation.
Les patients se sont enchaînés tout au long de la journée. Lessivée, blasée, usée, j'observe mon calendrier qui fait office de sous-main. Le stylo à la main, je coche une nouvelle journée avant de fermer le cabinet en compagnie de Marion.
Jour 2 : Encore 59 jours à tenir ! Mais comment je vais faire ?
28 commentaires
ClemZ
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Il y a 2 ans
Maddy Son
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Il y a 2 ans
Jill Cara
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Maddy Son
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Patricia Eckert Eschenbrenner
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clecle
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User262215
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Il y a 2 ans