Fyctia
Faut qu’on cause…
Le Ménestrel ne lâcha pas un mot de tout le repas. Il semblait perdu, l’esprit vide. Ses camarades cependant, dissertaient sur le cours de trois heures qu’ils venaient d’endurer :
— Heureusement, dit Pétrin en empoignant sa fourchette, qu’on ne l’a qu’une fois par semaine, sinon on tiendrait pas.
— Il m’a retourné le bide, lâcha Commode, reposant sa cuillère pleine de purée de pomme de terre et se passant la main sur son ventre qui le faisait encore souffrir.
— Drôle de magie qu’il possède celui-là, reprit le chef de chambrée tout en mâchonnant pensivement sa tranche de viande. Une forme de… de manipulation à distance...
— Non, intervint Billy qui, lui, en était déjà au dessert. Je vous l’ai déjà dit : c’est le pouvoir de l’Odorat, couplé à la magie verbale. En gros, une capacité à "sentir" les gens et à produire des réactions chez eux en les leur inspirant.
— Tu veux dire qu’on se crée nous-mêmes cette douleur ? reprit Pétrin après quelques secondes de réflexion entrecoupées de pauses masticatoires.
— Ouais, confirma le jeune homme. C’est pour ça que ceux qui sont à fond dans ce sens-là ou dans un sens proche, comme celui du Goût, ne ressentent pas grand-chose, voire rien. Comme moi, ou comme Dia…
Un regard de Pétrin, tête penchée et air navré, lui fit comprendre qu’il valait mieux éviter le sujet de Diane pour l’instant.
Mais si le cœur du Ménestrel était bien vide, son esprit foisonnait de questions. Alors, comme il cherchait, avant tout, des réponses, il posa celle qui le tourmentait plus que tout autre :
— Comment ça se fait que…. Elle et Zingoll ?
— C’est une longue histoire, commença Danseur qui faisait partie des plus anciens. La première femme de Zingoll était une Mage, une experte du Goût, mais aussi de l’Odorat et elle commençait à dompter celui du Toucher. Elle allait donc passer les épreuves de Sorcier car il faut dominer trois sens pour accéder à ce statut.
— On peut en maîtriser plusieurs ? ne put s’empêcher de demander le Ménestrel qui n’avait pas encore toucher à son plat.
— Oui, reprit Danseur rapidement. Je crois que si t’en maîtrises un, t’es Maître, avec deux tu passes Mage et au bout de trois, t’as le niveau d’un Sorcier. Le seul truc sûr, c'est que l’Archimage les maîtrise tous.
— Y’en a combien en tout ? Cinq ? le coupa de nouveau le Ménestrel.
— Six, dit La Balance qui venait d’achever le dessert lacté qu’il s’était choisi. Faut rajouter l’Intuition, qui est surtout une capacité à projeter les conséquences de certaines causes, une forme d’habileté avec le Temps.
— Une fois, commença Pétrin qui attaquait sa part de tarte aux fruits avec une avidité mal contenue, j’ai entendu Northan parler de huit sens en tout.
— Faudrait demander à des étudiants en dernière année, trancha Danseur qui ne voulait pas perdre le fil de son histoire et qui avait fini de manger depuis un moment. Donc, la première épouse de Zingoll passe le test et, malheureusement, elle échoue, ce qui provoque son décès.
— Quoi ? s’étrangla le Ménestrel qui avait fini par se décider à grignoter ses légumes.
— Oui… poursuivit Danseur. Quiconque échoue à un test de magie le paie de sa vie. Dans quelques mois, on passera nous aussi les tests pour accéder à la deuxième année, mais t’inquiète, ça devrait le faire pour tout le monde, y’a très peu d’échecs en première année.
— C’est quand même pas rassurant, observa le Ménestrel.
— Hon hon, approuva Commode qui s’était décidé à engloutir, malgré tout, sa ration de purée et son dessert à la crème dans la foulée, ne se laissant plus que la possibilité de proférer quelques onomatopées.
— Quoi qu’il en soit, reprit encore Danseur, plus tu montes dans les échelons, plus le test est difficile. Au début, Zingoll ne voulait pas que sa femme le passe mais l’Archimage a insisté car il sentait un gros potentiel en elle. Et puis, il fallait d’urgence remplacer un Sorcier (le numéro sept) …
— Ils ont des numéros les sorciers ? demanda Pétrin tout en léchant ses doigts pleins de sucre.
— Oui, je crois bien, répondit le Danseur. On dit qu’ils sont huit en tout. Et ça collerait avec cette histoire de sens que t’a racontée Northan. Bref… Comme Zingoll avait accepté et ainsi fait preuve d’un grand dévouement à l’Archimage, ce dernier lui accorda la faveur de son choix pour compenser cette tragédie. Et, comme tu le devines peut-être à présent…
— …Il a choisi Diane, le coupa Billy, pressé de sortir de table car – comme il l’expliqua – le cours de l’après-midi débutait dans peu de temps et la salle de classe ne se trouvait pas vraiment à côté.
Une fois dans les couloirs glacés, le Danseur termina son histoire à l’intention du Ménestrel. Il lui raconta que Zingoll avait choisi Diane au début de cette année car c’était une semi-Sindar d’une part et aussi parce qu’elle avait un fort potentiel sur le Goût – ce qui formait une complémentarité avec lui – comme avec son ancienne épouse. Les Sorciers avaient ensuite approuvé son choix (ce qui était obligatoire pour une union à Erikenn), et l’Archimage l’avait validé, sous réserve d’attendre que Diane fût majeure. Seulement, comme l’apprit alors le Ménestrel, la majorité à Erikenn était fixée à seize ans, âge à partir duquel on pouvait aussi passer les épreuves de Maîtrise. L’union serait donc consacrée dans un peu plus de deux ans à compter d’aujourd’hui, sauf si Zingoll demandait une dérogation pour réduire ce délai.
Tout au long de la marche qui les fit passer, grelottants, par des corridors glacés et des cours exposées à un vent de plus en plus fort, le Ménestrel se fit violence. Il se répétait qu’il y avait une semaine de cela, il ignorait jusqu’à l’existence même de Diane. La nouvelle de son union avec ce Sindar ne devrait donc pas le chambouler plus que ça. Et pourtant, son esprit y revenait sans cesse comme le leitmotiv douloureux d’une symphonie pathétique. Dire que, la veille à peine, il pensait se trouver plutôt bien ici, entouré de gens intéressants.
Heureusement pour lui, l’après-midi fut bien plus agréable. En effet, il assista à un cours de plusieurs heures de chimie où il apprit enfin à réaliser des potions avec la Maîtresse de cette discipline : une petite femme joviale et rondouillette, aux yeux bleu clair et d’un charme délicat, et dont le surnom – Alambic – lui permit de retrouver le sourire qu’il avait perdu en fin de matinée. D’ailleurs, il resta une demi-heure de plus avec elle, à la fin du cours, pour apprendre à réaliser une potion de Ventôse. Tout en riant, Alambic lui expliqua la recette et les ingrédients et, comme elle maîtrisait le Goût mais qu’elle avait aussi un certain talent pour l’Audition, elle donna une astuce-clef au Ménestrel : elle lui fit apprendre le tout en chanson, sur l’air simple et facilement mémorisable d’une comptine.
En sortant de la salle des Potions, alors qu’il en refermait la porte, cette dernière dévoila Billy qui se tenait adossé au mur et qui, manifestement, avait attendu le Ménestrel.
— Faut qu’on cause, lui lança-t-il.
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Eva Boh
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Il y a 5 mois
Catherine Domin
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Il y a 5 mois
Seb Verdier (Hooper)
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Il y a 5 mois