Fyctia
Un joli souvenir
Parvenu devant la chambrée, le Ménestrel fut presque surpris de s’y retrouver. Il s’avoua alors que les cartes et les plans n’étaient pas vraiment faits pour lui. Mais qu'est-ce qui était fait pour lui ? Et lui, pour quoi était-il fait ? se demanda-t-il alors comme en écho. Sûrement pour quelque chose, lui répondit une petite voix dans sa tête. Sinon, le prêtreur ne l’aurait pas « recruté »…
Il n’eut pas beaucoup de temps pour poursuivre cette réflexion car l’instructeur en chef vint ouvrir leur porte en mugissant :
— En rang ! Suivez-moi.
Une fois dans le couloir, le Ménestrel se rendit alors compte que certains camarades n’hésitaient pas à être légèrement familiers avec l’instructeur, qui était le premier maillon d’une longue chaîne de commandement et donc, de fait, plus accessible.
— On a quoi, aujourd’hui, chef ? demanda le Danseur.
— Les Mines, répondit l’autre sans se retourner.
— Cool… reprit le Danseur, tandis que d’autres manifestaient leur déception.
Tous ceux qui usèrent un jour leurs mains sur le manche rugueux d’une pioche ou cassèrent leur dos à pousser sans cesse de pesants wagonnets, semaine après semaine dans les galeries d’une mine, pourraient vous dire à quel point ce travail est harassant. Tous ceux qui constatèrent un jour la baisse de leur vue ou de leur souffle après des mois passés dans les profondeurs d’une fosse pourraient vous dire à quel point ce travail peut être néfaste pour la santé. Et tous ceux qui perdirent un jour, ou une nuit, leur ami ou leur parent dans l’explosion ou l’éboulement d’un tunnel au fin fond d’une mine pourraient vous dire à quel point ce travail peut être mortel.
Et pourtant, pour le Ménestrel, son premier jour dans les mines d’Erikenn, ne fut pas – loin de là – le pire souvenir de sa vie…
Il leur fallut près de trente minutes pour descendre jusqu’à l’étage où ils devaient travailler et vingt de plus pour s’équiper de bottes fourrées, de chasubles de cuir, de casques en fer, et de lanternes à bougie. Ils passèrent ensuite quelques instants dans une sorte de sas glacé : une pièce austère, verrouillée de deux lourdes portes de métal se faisant face. Au milieu de la salle, trônait un plan de travail en granit sur lequel reposaient des marmites, des fioles en verre, des réchauds, des flacons, des mortiers en bois, des herbes de toute sorte, et divers autres ingrédients que le Ménestrel ne reconnut pas.
— Allez, bougez-vous, beugla l’instructeur. Je veux voir vos potions de Ventôse dans cinq minutes.
Tout le monde se rua alors sur l’établi central.
Billy chuchota au Ménestrel qui lui avait réclamé des précisions urgentes, que les potions qu’ils allaient se confectionner les protègeraient des émanations toxiques et du manque d’air qu’ils allaient rencontrer pendant quelques heures.
— Si on prend pas ça, c’est même pas la peine d’imaginer aller travailler. Tu tombes raides en deux minutes.
— Mais, mais, bredouilla notre ami, je ne sais pas faire ça moi, pas encore !
— Oh, c’est vrai ! s’écria Billy en ouvrant de grands yeux. T’es arrivé en milieu de semaine… Les cours de potion c’est au début… Ecoute… Si j’arrive à finir la mienne assez vite, je t’aiderai à en faire une, promis.
Mais le Ménestrel ne fut pas rassuré pour autant : Billy ne semblait pas trop y croire, vu le ton un peu paniqué qu’il venait d’employer. D'ailleurs, voyant tous ces jeunes gens, garçons et filles, se jeter sur les ingrédients et les ustensiles dans une précipitation anxieuse, le Ménestrel commença lui aussi à ressentir une petite panique et il interpella l’instructeur :
— Chef ! Je sais pas faire de potion, moi !
Nullement décontenancé, l’instructeur lui répondit du tac au tac, d’un ton sec :
— Regarde comment font les autres, tu fais pareil.
— Coupe les herbes, lui lança Pétrin qui commençait à paniquer lui aussi car il n’avait jamais brillé dans cet exercice.
— Les… Lesquelles ? demanda le Ménestrel en bégayant.
— Celles-là, répondit Danseur en lui lançant un bouquet d’herbes vertes par-dessus l’établi.
— Et après ? Et après ? répétait le Ménestrel qui, dans son affolement, tentait de couper ce qu’on lui avait envoyé, mais avec les mauvais outils.
— Tu les broies dans le pilon, puis euh… tu les dissous avec ce liquide, reprit Pétrin désignant du doigt une fiole verdâtre. Voilà. Après ? Ben, t’ajoutes la poudre de cette marmite, je crois. Quoi ? Non, l’autre marmite, merci les filles ! Tu mélanges. Et quand c’est bien clair, tu bois le tout.
— Et surtout, tu recraches pas, ajouta rapidement le Danseur tout en essayant de réaliser sa propre mixture.
— Il a raison. Surtout t’attends que la potion se répande bien partout et crée une sorte de fumée dans ton corps et tes poumons, ajouta une des filles dont il ne connaissait pas le nom et qui avait pratiquement terminé.
Totalement perdu, le Ménestrel tâchait de broyer des herbes mal coupées dans un pilon trop petit et de verser dans cette bouillie un liquide qui en déborda aussitôt.
— ’Tention au matos, aboya l’instructeur.
— Si tu t’en sors pas, t’invoques les éléments de l’éther, lui jeta de l’autre bout de la table Mie de Pain qui agitait frénétiquement la petite fiole qu’il avait réussi à produire. Ça aide bien.
— Bon les gars, on y va ! reprit l’instructeur avant d’ajouter : et je crois que, ce soir, vous allez devoir remonter un corps de plus.
— On a déjà perdu deux personnes, chef ! Laissez-nous une chance cette fois… l’implora Pétrin qui semblait responsable non seulement de la chambrée mais aussi de ses occupants, vu le soin qu’il prenait à protéger les uns et les autres.
— Les quotas… lâcha l’inspecteur.
Tout en laissant tomber cette sentence, il posa la main sur le verrou de la lourde porte qui les séparait des mines empoisonnées. Billy venait à peine de finir sa potion, juste à temps, et il l’engloutit d’un trait. Aucun autre n’avait réussi à en préparer une deuxième pour le jeune Ménestrel.
Il sut alors avec la certitude du condamné qu’il était véritablement perdu. Il sentit jusqu’au fond de son âme qu’il fallait à présent accepter le sort qui lui était réservé et renoncer à la vie.
Mais tandis que la lourde porte de fer s’ouvrait lentement sur une galerie sombre, parcourue de fumerolles jaunâtres, il sentit tout à coup une petite main lui agripper le bras. Il se retourna : c’était Diane. Elle tenait une potion à la main. Il crut tout d’abord qu’elle allait la lui donner mais la Sindar l’avala d’un trait sous ses yeux. La dernière pensée cohérente du Ménestrel fut de se demander pourquoi elle avait fait cela. Pour le narguer ? Derrière ses lunettes qui lui agrandissaient légèrement ses jolis yeux noisette, ses pupilles s’agrandissaient, se faisaient perçantes et restaient rivées dans les siennes. Elle semblait attendre. Mais attendre quoi ? Qu’il suffoque ?
Et puis…
Dans un élan magnifique, Diane se lança soudain vers le Ménestrel et lui colla sa bouche contre la sienne.
18 commentaires
M.B.Auzil
-
Il y a 5 mois
Seb Verdier (Hooper)
-
Il y a 5 mois
Rosa canina
-
Il y a 6 mois
Rosa canina
-
Il y a 6 mois
Seb Verdier (Hooper)
-
Il y a 6 mois
Catherine Domin
-
Il y a 6 mois
Seb Verdier (Hooper)
-
Il y a 6 mois
Leo Degal
-
Il y a 6 mois
Seb Verdier (Hooper)
-
Il y a 6 mois