Fyctia
Les fantômes
Une des théories avancées par le Dr Florent se basait sur le pouvoir de suggestion. Selon elle, Zélie ou Gabriel avait très bien pu écrire cette lettre avec la certitude d’incarner l’un des deux jumeaux.
– Il faut que vous compreniez que l’esprit d’un enfant est comme de l’argile ! avait-elle précisé. L’éducation qu’il recevra au cours de ses sept premières années laissera des traces jusque dans sa vie d’adulte.
Fabregas avait alors tenu à rappeler qu’ils avaient déjà passé ce cap. Les deux enfants avaient neuf ans et il lui paraissait surréaliste qu’un adulte puisse les manipuler aussi facilement.
– Rien ne nous dit que cette personne n’a pas entamé ce travail de sape depuis plusieurs années ! avait opposé la psy.
Et elle avait raison. Aucune enquête sur le passé des enfants n’avait été diligentée. Depuis la disparition de Nadia, les événements s’étaient enchaînés et les gendarmes ne faisaient depuis que parer au plus pressé. Revenir sur la jeune vie de Zélie ou de Gabriel ne leur avait pas paru être la priorité pour la simple et bonne raison qu’on scrutait généralement les antécédents d’une victime pour trouver un mobile. Un conjoint violent, un divorce qui aurait mal tourné ou encore un héritage convoité. Que pouvaient bien avoir fait deux enfants pour qu’on décide de les enlever si ce n’est d’avoir eu le malheur de croiser la route d’une âme perturbée ?
« Nous sommes heureux maintenant que nous sommes réunis. » C’est cette phrase qui avait conduit le docteur dans cette direction.
– Faites croire à un enfant qu’il incarne une autre vie, mais surtout qu’une injustice sera réparée grâce à lui, et vous avez une chance pour qu’il se plie à vos quatre volontés. L’enfant par nature veut aider l’adulte en souffrance. Des expériences ont été faites sur des tout petits : un homme feignait de ne pas réussir à empiler des livres et exprimait de la tristesse. Neuf enfants sur dix, alors qu’ils marchaient à peine, venaient le consoler et l’aider dans sa tâche. Imaginez qu’on vous dise que vous êtes le seul à pouvoir changer ce qui a été fait. Que grâce à vous, une petite fille qui a trouvé la mort trente plus tôt peut à nouveau profiter de son frère jumeau. N’allez pas croire que le syndrome du chevalier est réservé aux hommes à l’égo surdimensionné ! Quant à la promesse d’un amour éternel « maintenant qu’ils sont réunis », autant vous dire que c’est le moteur de l’Humanité avant que la souffrance et la désillusion ne viennent apporter à l’Homme le cynisme qu’on lui connaît. La bascule se fait généralement après l’adolescence, une fois que l’adulte en devenir comprend que Roméo et Juliette devaient mourir s’ils voulaient s’aimer à jamais.
Fabregas entendait les arguments avancés par la psy, même si l’idée que des enfants puissent être manipulés de la sorte le rebutait.
– Selon vous, reprit-il nerveusement, doit-on considérer la suite du message comme une menace ?
– Le fait qu’un autre malheur arrivera si nous ne cessons pas de les chercher ? J’aimerais avoir la réponse, capitaine, mais j’avoue que je n’en sais rien. De toute façon, ce n’est pas comme si nous avions le choix, je me trompe ?
Une fois de plus, le Dr Florent voyait juste. Le ou les ravisseurs pouvaient bien les menacer du pire, stopper les recherches n’était pas une option, bien au contraire. La vie des enfants était en jeu et ils devaient mettre les bouchées doubles s’ils ne voulaient pas que cette sentence se transforme en prophétie.
Le Dr Florent se permit alors un aparté :
– Avez-vous l’intention de partager cette lettre avec monsieur Lessage ? Je parle notamment de la dernière phrase.
– Ce n’est par l’urgence, pour le moment ! répondit-il expéditif.
La psy venait de mettre le doigt sur un point que Fabregas avait délibérément écarté jusqu’ici.
Il n’arrivait pas à trancher. Transmettre au père des jumeaux que ses enfants, ou plus précisément leur incarnation, souhaitaient lui dire qu’ils l’aimaient et qu’ils étaient désolés ne relevait-il pas du sadisme ? Même si le capitaine ne partageait pas les sentiments qui liaient son ancien supérieur à cet homme, il ne se sentait pas pour autant en droit de lui infliger ça. Cette information lui paraissait stérile en soi. Il avait donc décidé d’attendre le retour de Jean pour avoir son avis.
– Selon vous, lequel des deux s’est fait le porte-parole des jumeaux ? demanda-t-il pour changer de sujet.
– Vous voulez dire : qui de Zélie ou de Gabriel a écrit cette lettre ?
– C’est ça.
– Je n’en sais rien. Peut-être l’ont-ils fait de manière commune, ou peut-être que ni l’un ni l’autre n’en est l’auteur.
– Je ne vous suis pas ! s’impatienta Fabregas.
– On ne peut pas exclure que cette lettre ait été écrite par le ravisseur.
– Excusez-moi de vous contredire mais j’ai du mal à croire qu’un adulte ait pu imiter aussi bien l’écriture d’un enfant ! Nous n’aurons pas les résultats de l’analyse graphologique avant plusieurs heures mais je suis prêt à parier que les techniciens seront d’accord avec moi.
– Capitaine, le pouvoir de suggestion ne fonctionne pas uniquement sur les enfants. Un adulte peut tout à fait se convaincre d’être une autre personne.
– Attendez, Docteur ! Depuis tout à l’heure, vous m’expliquez que Zélie et Gabriel croient incarner Solène et Raphaël et vous me dites maintenant qu’on aurait plutôt affaire à un kidnappeur schizophrène ? Il faudrait vous décidez !
– L’analyse comportementale n’est pas une science exacte, répondit la psy avec calme. Qui plus est, vous me demandez un avis sur la base d’une simple lettre. Mon travail consiste généralement à m’entretenir longuement avec les enfants afin de déceler leurs souffrances et non pas à lire dans le marc de café. Je ne fais que vous présenter les différentes options qui s’offrent à nous. La mort de Solène a terriblement affecté notre ravisseur, que ce soit un homme ou une femme. Ce drame a dû conditionner sa vie et il souhaite désormais réparer ce qu’il considère être une injustice. Qu’il ait endoctriné les enfants pour qu’ils se substituent aux jumeaux ou qu’il ait fantasmé cette nouvelle famille en retenant contre leur gré Zélie et Gabriel, nous sommes face à une seule question : qui pouvait bien aimer Solène au point d’être traumatisé par sa mort trente ans après ?
Fabregas qui commençait à perdre le fil répondit instinctivement :
– Victor Lessage, bien sûr, et j’imagine le kidnappeur des jumeaux. Si la mort était accidentelle, comme le pense Jean, alors celui ou celle qui l’avait enlevée a dû en souffrir.
– Absolument, dit-elle comme pour le féliciter. J’avais cependant une personne bien précise en tête.
Fabregas, fatigué par cette gymnastique intellectuelle, posa sur elle un regard dur.
– Si vous avez un nom, Docteur, n’hésitez pas ! L’heure n’est pas vraiment aux devinettes !
– Vous l’évoquiez vous-même tout à l’heure, capitaine. Raphaël Lessage est de loin la personne la plus désignée ! Dites-moi quel frère ne serait pas traumatisé par la mort de sa sœur jumelle ?
14 commentaires
Mesevasionslivresque
-
Il y a 7 ans
Elo Robert
-
Il y a 7 ans
Alex Volta
-
Il y a 8 ans
Will Raven
-
Il y a 8 ans
Alex Volta
-
Il y a 8 ans
Ingrid Day
-
Il y a 8 ans
Alex Volta
-
Il y a 8 ans
Laurie Delphis
-
Il y a 8 ans
Alex Volta
-
Il y a 8 ans
Sophie RUAUD
-
Il y a 8 ans