Anne-Estelle Le mausolée de l'humanité Première nuit

Première nuit

Arats ramassa ses armes, les rangea du mieux possible malgré ses mains encore liées. Il ne pouvait pas crocheter les menottes de ses poignets mais il avait ses jambes, c’était déjà bien. Il attrapa la torche qu’il cala contre ses paumes jointes. Le jeune homme n’avait plus son casque pour lui indiquer l’heure, le temps écoulé ou encore les dédales à emprunter. Mais il avait encore sa jugeote, celle que sa mère l’avait tant de fois encouragé à utiliser. Pas comme ces autres bipèdes humains totalement perdus sans leurs aides informatiques et nombreux programmes des Édens. Arats se pencha et éclaira le sol pour chercher des traces de pas. Il remercia l’inventeur de ses grosses et moches godasses de sécurité qu’il avait tant de fois insultées pour leur lourdeur et leurs bandelettes oranges affreuses sur le dessus. Aujourd’hui, il leur découvrait au moins un avantage : elles laissaient de grosses empreintes partout !


Quand Arats se retrouva dehors, il frissonna devant l’immensité du désert. En pleine nuit, il ne savait pas dire s’il le trouvait lugubre, vertigineux ou apaisant. Sans sa bécane volante, il en avait pour des semaines à marcher plein Sud jusqu’à son Éden. Il valait mieux attendre que Yao ait la présence d’esprit de revenir le chercher lorsqu’il remarquerait son absence. Arats se laissa tomber sur le sable, le dos contre la pointe de la pyramide engloutie.


Puisqu’il n’avait que ça à faire, il se laissa engloutir par la voûte céleste. C’était sa toute première nuit en dehors d’une Éden. Sa première nuit à l’air libre. Sa première nuit dans l’obscurité la plus totale. Il avait 20 ans, imposait le respect autour de lui, conservait une assurance à toute épreuve, et découvrait fébrile l’ivresse de la liberté absolue. Belle, mais imprévisible. Donc dangereuse. Il avait envie d’arracher les étoiles qui brillaient au-dessus de sa tête, une à une. Elles se moquaient de l’humanité, elles riaient de lui, il en était sûr.

Perdu dans ses pensées et ses luttes intérieures, Arats s’endormit.


Lorsqu’il se réveilla, l’aube n’avait pas encore paru. Le bal des constellations était en train de s’achever, les derniers scintillements déguerpissaient en vitesse avant que les premières lueurs étouffantes et brûlantes du soleil n’apparaissent. Dans la clarté bleutée, Arats aperçut au loin une ombre qui n’était pas la là veille.

Il se leva et se mit à courir, les mains toujours liées. Il avait peu de temps avant de regagner la fraîcheur de la cité mortuaire. Il stoppa sa course auprès d’une machine à roue. Aléana. Elle avait troqué une vieille jeep contre sa superbe moto volante.

Cet engin de malheur semblait prêt à s’écrouler à tout moment. Et sans capote, sans vitre, sans protection, impossible de rouler dedans en plein jour. Sans compter sur la vitesse de déplacement. Il faudrait des jours entiers pour rallier son Éden. Elle avait vraiment gagné au change ! Mais Arats ne se plaindrait pas. Yao s’en chargerait pour deux. Lui, il était en vie. Et en pleine forme.


Arats se figea à cette pensée. Il était en pleine forme. Pas de migraine traînante, pas de mâchoire crispée, aucune courbature malgré une position de fortune. Arats mit enfin le doigt dessus. Aucune ombre n’était venue tourmenter son sommeil. Il avait dormi d’une traite, apaisé. Ce cauchemar qui le hantait depuis des années ne l’avait pas suivi jusqu’à Méroé. Il secoua la tête. Il y réfléchirait plus tard.

Il s’assit derrière le volant et démarra l’engin antique qui toussota et cracha sa fumée noire puante à l’arrière. La fléchette sur le tableau de bord indiquait que le réservoir était presque vide. Les deux tranches de ses mains toujours liées tombèrent sur le volant. Il allait vraiment devoir compter sur Yao. Agacé, Arats cria sa rage. Tant pis s’il avait l’air d’un gamin capricieux. Personne ne pouvait le voir. Ni l’entendre.


Une goutte de sueur glissa le long de sa nuque. Voilà que l’astre de feu arrivait pompeusement. Il était temps de se reclure. Arats abandonna la jeep et courut se mettre à l’abri. Il plongea tête et mains vers l’avant dans l’ouverture de la cité mortuaire. Tout en s’époussetant du mieux possible, il essaya de rassembler ses idées. Comment justifier les menottes à Yao sans parler de Julie et d’Aléana ? Le plus simple était d’en dire le moins possible. Ce qui ne changeait pas vraiment ses habitudes.


Ensuite ? Il irait voir la nourricière. Yao le suivrait sûrement comme un toutou. Arats haussa des épaules. Qu’importe ce que Yao dirait ou ferait. Il parlait tout le temps ! Pour une fois, il aurait un sujet intéressant sur lequel déblatérer en arrière-plan.


Arats était là à trier les affaires quand Yao déboula de sa grâce légendaire.

— Mec, t’es en vie ?! C’est quoi c’t’histoire ? T’es pas rentré hier, ton casque a cessé d’émettre et la connexion avec ta moto a été coupée dans la nuit quelque part en plein milieu du continent. C’est vraiment n’importe quoi. Et là ? C’est quoi cet engin à roue que j’ai aperçu ? Oh mec… mais ton casque ? Co… comment tu respires ? Et c’est quoi que t’as aux mains ?

— Yao, pitié, respire.

Arats avait déjà des bourdonnements dans les oreilles. L’effet Yao.

— Tiens, prends ça et libère mes mains.

— …

— S’il-te-plaît.

Yao secouait la tête, ouvrait la bouche, essayait de communiquer mais ressemblait plus à une vache en train de ruminer. Il refusa la lame qu’Arats lui tendait et sortit un petit vaporisateur de sa sacoche.

— Un p’tit coup de pshhit, mec, c’est plus efficace que ton arme de barbare.

Yao s’approcha d’Arats qui ramena ses mains vers sa poitrine et recula.

— Je maîtrise, mec ! T’inquiètes.

Arats était sceptique mais devant l’assurance étonnante de son jeune collègue, il tendit les bras en avant. Il observa chaque geste. La petite pression et les quelques gouttes de liquide blanc qui tombèrent sur l’acier sans toucher sa peau ébène. Fasciné, il regardait le métal se faire ronger, bouffer, avaler goulûment par le fluide qui se déplaçait, presque vivant, à quelques millimètres de sa chair. Dès qu’il le put, il secoua les mains et jeta au loin les restes de ses chaînes.


Yao sortit de sa concentration inattendue pour retrouver son flot de paroles et ses gestes désarticulés.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? Où est ta bécane ? Où est ton casque ? Comment t’as survécu une nuit sans ton casque ? Et tes gants ? Ta peau ?

— Ramène-moi. Je dois absolument aller voir la nourricière.

— Quoi ? Non ! Hors de question que je sois mêlé à tes histoires che-lou ! Moi vivant, je ne mettrai pas les pieds chez elle ! Tu sais ce qu’on raconte à son sujet ! J’ai pas envie de vérifier.

— Personne ne t’a demandé de venir avec moi.

— Ah, tu veux te la jouer perso ! Pas question ! Il se passe des trucs pas nets, je veux en être ! Je sais pas ce que tu mijotes mais ça sent pas bon et faut dire que je m’ennuie un peu en c’moment alors…

— Yao. Fais ce que tu veux, mais allons-y.

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8 commentaires

Ode 30

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Il y a 4 ans

Je profite de ma lecture pour te remercier de tes commentaires et te confirmer que même si je trouve normal de lire l'histoire de quelqu'un qui prends le temps de découvrir mon univers, je prends beaucoup de plaisir à te lire et que c'est pour ça que je continue :-)

Karen | Hugo New Romance

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Il y a 6 ans

Bonjour Anne-Estelle, j’ai lu les premiers chapitres de ton histoire et je viens te faire un retour sur ces derniers !

Karen | Hugo New Romance

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Il y a 6 ans

# Ton univers est très riche et ton style d’écriture permet une lecture agréable de ton texte. Tu nous présentes de bonnes descriptions, à la fois des lieux, des différentes technologies présentes de ce monde, mais également des personnages. Tu parviens d’ailleurs à donner à Yao et Arats une profondeur qui permet au lecteur de s’attacher à eux. Néanmoins, veille à davantage développer les personnages de Julie et Aléana. Elles sont encore trop lisses, malgré les épreuves qu’elles ont endurées. Ce sentiment est surement dû à l’admiration qu’elles suscitent chez Arats. N’hésite pas à introduire par la suite, des défauts et des failles dans leur caractère, de manière à ce que le lecteur puisse comprendre la profondeur de ces personnages.

Karen | Hugo New Romance

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Il y a 6 ans

#Il est difficile d’entrevoir où mène ton intrigue dans les premiers chapitres. Le suicide collectif est indéniablement un élément clé dans ton histoire, mais les premiers chapitres ne s’attardent pas sur l’impact qu’il a eu sur le monde. D’après ma lecture, les femmes étaient déjà exploitées avant cela pour le gêne-F, donc en quoi es-ce devenu pire après ? Quel impact cet événement a-t-il eu sur la société ? Le lecteur comprend la force de l’événement mais ne voit pas clairement ses conséquences.

Karen | Hugo New Romance

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Il y a 6 ans

#Malgré quelques répétitions, et quelques lourdeurs – que tu corrigeras sans doute facilement à la relecture –, ton écriture est fluide et agréable. Je te souhaite bon courage dans ton écriture. Karen, équipe Fyctia

Madi nina

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Il y a 6 ans

Voilà je suis arrivé m au dernier chapitre. Ton histoire me plaît bien. Les Domes représentant plusieurs villages et le droit de sortir quand bon leur semble. Mais surtout cette rencontre avec la petite Julie et aléana. J'ai vraiment envie de découvrir ce qu'il va se passer entre eux, le pourquoi il arrive à respirer sans aucune protection. Bonne continuation

Anne-Estelle

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Il y a 6 ans

Contente que ça te plaise même si l histoire est encore peu avancée. Oui, les dômes ne sont pas des prisons... sauf pour les femmes encore vivantes...
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