Fyctia
38. Microscope (3/4).
— Je vous laisse tranquille, chuchota le frère à sa sœur.
Un baiser claqua contre son front avant qu’il ne la contourne pour filer sur le balcon. Dorian, les mains dans les poches, la démarche lente et précautionneuse croisa le regard de Jules avant de croiser son chemin.
— J’aime juste l’entendre crier mon prénom, gnagnagna… grogna le jumeau en plantant son regard assassin dans les prunelles d’azur, avant de dépasser le danseur.
La porte fenêtre claqua si fort qu’elle tira un sursaut au duo restant.
— Il m’adore, nota Dorian.
— C’est ton plus grand fan, lui confirma Joséphine dans un sourire amusé.
Jules s’en remettrait, il ne faisait qu’endosser la cape et le slip de Captain Frangin SuperCon, mais dès qu’il réaliserait le vivier de ballerines que représentait l’entourage de Dorian, il se raviserait quant au slip trop étroit et agiterait sa cape façon torero du dimanche. Enfin, si tant est que cette ébauche de quelque chose entre le danseur et elle perdure.
Ce dernier venait de prendre appui sur une chaise de jardin pour s’installer sur le garde-corps du balcon. Les deux mains accrochées au fer forgé, il chercha son équilibre un instant avant de reporter son attention sur le visage soudain blême de Joséphine.
— T’es suicidaire, en fait ? Descends là ! grinçait-elle une main tendue dans sa direction, le reste de son corps bien en retrait dans la maigre profondeur du balcon.
— Tout va bien, je maîtrise.
— T’as littéralement une chaise devant toi, va donc gérer sur la chaise, tu seras mignon.
Dorian laissa entendre un bref éclat de rire avant de se contenter de secouer la tête de gauche à droite. Non ? Comment ça, non ?
— Ne m’oblige pas à venir te chercher, menaçait-elle comme s’ils ne s’étaient pas trouvés à quelques centimètres l’un de l’autre.
— Chiche, lança-t-il armé de cet agaçant petit sourire.
Non, pas cette fois. Elle ne rentrerait pas dans ce jeu auquel ils s’adonnaient depuis J1 de l’apocalypse. Il y avait trop de monde dans cet appartement, trop d’ouvertures donnant sur ce balcon, et bien trop d’insupportables commères derrière ce mur.
— On pourrait nous voir, justifia-t-elle son inertie.
— Et ? Au pire, on nous voit, il se passe quoi ?
Il ne comprenait pas. Le quotidien de Joséphine lui échappait totalement. Il avait quitté la Résidence et vivait en autarcie depuis de bien trop nombreuses années pour conserver le souvenir de ce que ce microscope pouvait représenter jour et nuit.
— Allez, descends… supplia-t-elle à nouveau de cette main dont les doigts s’agitaient pour lui montrer la direction à suivre.
Une main qu’il s’empressa d'agripper et de verrouiller à la sienne. Alors, il lui suffit d’un mouvement de bras pour l’escamoter jusqu’à lui. Ses cuisses s’affermirent contre la taille féminine, tandis que ses bras cadenassaient épaules et tête.
— Si tu te débats, je chute, avertit-il contre son oreille.
— Ne me tente pas.
Malgré l’éclat de colère dans sa voix, Joséphine noua ses bras autour du corps masculin et colla son oreille contre ses battements cardiaques. Le bout de ses doigts s’en vint se réchauffer sous la laine épaisse d’un pull qui n’avait rien de moche et ses paupières s’abaissèrent un court instant. Juste un instant. Pas longtemps, se promit-elle en savourant le toucher délicat de ses doigts à lui dans ses cheveux, contre sa nuque où il dessinait de lentes et sinueuses arabesques invisibles. Nul doute que sa peau en conserverait un dessin de frissons. Joe nota la décélération du crescendo des battements masculins à mesure que le sien s’énervait, cavalait les lignes de la partition jusqu’à un paroxysme tout proche. Dorian s’apaisait. Joséphine s’emballait.
Elle quitta la douce mélodie à regret, mais elle était en quête d’un plus qu’elle avisa en relevant le nez. Ses lèvres à portée, elle les accrocha depuis la pointe de ses pieds et oublia le reste du monde un court instant. Juste un instant. Pas longtemps, se promit-elle à nouveau.
C’était doux, c’était tendre. Ça réchauffait l’âme et les corps. Pour se sevrer en douceur de son incantation cardiaque, elle venait d’y apposer le plat d’une main. Contre sa paume, elle sentit le changement de rythme. Après la finesse des cordes, les percussions rejoignaient l’orchestre. Ca tapait fort, et le baiser ne fit que gagner en intensité. Les mains quittèrent le tissu pour gagner l’épiderme. Les mains. Toutes les mains. Les peaux se dévoilèrent à grand renfort de gestes impatients, jusqu’à ce que les doigts féminins se retrouvent à accrocher une ceinture masculine.
Le sentiment de déjà-vu déclencha un sursaut de raison dans le cerveau embrumé de Joséphine. Le panneau sens interdit se matérialisa dans son esprit en même temps qu’elle s’arrachait à cette étreinte comme un chat prêt à sortir les griffes.
— Ouh nan, not today Satan ! tonna-t-elle en s’écartant vivement.
Elle s’apprêtait à lui passer le savon du siècle, l’invectiver de l’effet qu’il avait sur elle, lui reprocher la cécité dont il l’accablait. Les gesticulations de Dorian étouffèrent le reproche de ses lèvres. Déséquilibré par sa vive fuite, il battait des jambes et bandait les muscles de ses bras pour ne surtout pas partir vers l’arrière. Partir vers ce vide qui le happait.
Ca ne dura qu’une fraction de seconde au goût d’éternité.
L’expression d'incrédulité sur ses traits. La blancheur de ses phalanges désespérées. Le gonflement des veines de son cou. Joséphine tendit les bras. Joséphine crocheta deux épaules, et tira de toutes ses forces.
36 commentaires
WildFlower
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Il y a un an
WildFlower
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Il y a un an
Marion_B
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Il y a un an