Ophélie Jaëger L'albatros 31. Cassé (4/4).

31. Cassé (4/4).

Dans son thorax, le cœur de Joséphine entreprit un sprint. Sa raison lui ordonna de rester calme. Ok, on ne s’emballe pas ! Parce que ça ne voulait rien dire d’autre que son incapacité à parler d’elle-même, pas vrai ? Pas vrai ? A moins que… Non ! Elle ne devait surtout pas emprunter cette voie. Pas alors qu’il la regardait comme il le faisait, son azur parcourant chaque centimètre carré de peau disponible. Et dans cette robe, il y en avait bien trop. Non, elle devait se concentrer, s’évertuer à s’extirper de cette situation, et surtout ne pas se laisser happer plus bas dans le terrier du lapin.


— Tu m’en veux beaucoup ? demanda-t-elle alors, espérant accéder à un terrain moins accidenté.

— Non, répondit-il sans l’ombre d’une hésitation. Pas vraiment.

— Alors quoi ?


Pourquoi sa froideur ? Pourquoi sa rigidité ? Pourquoi la course dans les couloirs ? Pourquoi ce visage si fatigué ? Dorian s’adossa au lavabo, meurtrissant la faïence sous ses phalanges. Lorsqu’il obliqua un regard en sa direction, elle n’obtint qu’un soulèvement d’épaules pour toute réponse. Puis le silence. Un long silence. Un silence contemplatif au sein duquel Joe se sentait presque bien. Il était là, et ça lui suffisait. Certes, il ne lui parlait pas plus qu’auparavant, mais toute forme d’hostilité dissipée, la jeune femme savourait ce tout petit éclat de quasi-normalité.


— Qu’est-ce qu’on va faire ? demanda Joséphine avec appréhension.


Et s’il lui disait qu’il voulait tout arrêter, le livre et le reste ? Eux, quelle que soit la définition qu’on pouvait leur coller dessus ? Et si la difficulté qu’elle représentait à ses yeux le poussait à rétropédaler et l’abandonner ici, comme ça, seule une nouvelle fois ? Est-ce qu’elle y survivrait ? Joséphine avait ressenti. Elle ressentait depuis bien trop longtemps auprès de lui. S’il lâchait sa main, elle se noierait. Elle en avait la conviction absolue à présent. Face à cette possibilité, à ce risque, Joe réalisait enfin qu’elle n’avait jamais eu le moindre contrôle. Elle avait bêtement confondu un canoë sans pagaie lancé dans les rapides avec une tranquille petite balade en barque sur les canaux.


— On va commencer par sortir de ces toilettes et rejoindre le dîner, énonça-t-il dans le plus grand des calmes en se détachant enfin du lavabo. Et après, on verra, si ça te va ?


Est-ce que ça lui allait ? Pas vraiment, mais Joséphine n’était pas en position d’exiger quoi que ce soit. Elle laissa ce “après” voleter dans son esprit, se matérialiser sous la forme d’un futur proche au sein duquel ils parleraient, échangeraient, tâcheraient de se comprendre. Un après de digestion, dans tous les sens du terme. Aussi, docile, elle se décala afin de lui laisser l’accès à la sortie, puis lui emboîta le pas à faible distance. Ses pieds meurtris se rappelèrent à son bon souvenir, mais elle les supporta vaillamment. Elle ne voulait rien montrer, surtout pas alors qu’elle ne pouvait que constater qu’il maintenait une démarche mesurée pour ne pas la forcer à lui courir après cette fois.


Sans un mot, ils remontaient cette vaste pièce au bout de laquelle les éclats de voix se faisaient entendre. Là-bas, il y aurait plein de gens, plein de mots, plein de feints sourires. Et Eliane. Là-bas, on l’envisagerait pour tout ce qu’elle n’était pas et que la robe leur renverrait. Une riche héritière, une mondaine, un esprit fin et raffiné, l’ambition et l’élitisme chevillés au corps. Une courtisane, peut-être ? Mais rien de ce qu’elle n’était, c’était certain. Joséphine ne serait pas dans son élément et, mal à l'aise, laisserait ses pensées lui hanter la tête. Non, définitivement, elle ne voulait pas de ce là-bas.


Perdue en introspection, elle manqua percuter le danseur qui venait de s’immobiliser en plein milieu de la longue pièce vide. Tendu, il observait, lui aussi ce là-bas à quelques mètres. Il semblait l’envisager avec contrariété. Une réflexion silencieuse qu’il solda par une volte-face assurée. Il faisait demi-tour ? Oui. Il rebroussait chemin, laissant une Joséphine idiote et inerte sur le bord de la route. Son cœur se fissura jusqu’à ce qu’une main masculine ne se tende.


— Tu viens ? demanda-t-il en lui présentant sa paume.


Une paume que Joséphine observa sans comprendre. Dans sa stupide incompréhension, elle jeta un regard en direction du grand foyer qu’elle pointait silencieusement d’un index, comme pour éclairer un Dorian au sens de l’orientation précaire.


— On s’évade, précisa-t-il devant son air interdit.


Mais qu’importe, la paume féminine s’était déjà jointe à son homologue masculine. Et ce simple toucher la galvanisa. Elle ne savait pas où il l'entraînait, et elle s’en moquait. Dorian pouvait bien la conduire jusque dans un PMU pour remplir sa grille de loto, elle aurait arboré le même sourire idiot qu’en cet instant, tandis que pressé par une forme de clandestinité, il la traînait dans son sillage, vers un là-bas qui n’avait plus rien d’inquiétant.


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9 commentaires

WildFlower

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Il y a un an

Hihi ils s'échappent ^^ Eliane avait-elle anticipé ça ? Probablement ^^

Marion_B

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Il y a un an

Ben oui on est fort quand on est 2..et pas Inquiets!!

ambre_revant

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Il y a un an

Chouette ! Une évasion !
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