Fyctia
Chapitre 1
Royaume d’Erlserin
La végétation luxuriante d’Erlserin m’offre chaque matin un spectacle différent. Au lieu de m’entraîner à l’art du combat, je préfère m’éclipser discrètement pour regarder le soleil se lever depuis l’arche de Narcissa. Ses hautes colonnes de pierres rappellent la longue bataille que nous avons menée pour gagner la prospérité qui nous a permis de reprendre l’avantage sur les négociations concernant les échanges commerciaux avec Isnjora. Si nos deux contrées ont eu besoin l’une de l’autre durant de nombreuses décennies, le royaume de glace est désormais dépendant de nous. Leur déclin encourage mon père à fantasmer une croisade dans cette région aussi hostile par sa nature que par ses habitants. Il est persuadé que s’il parvient à conquérir Erlserin, plus rien ne pourra lui faire de l’ombre.
Je regarde le doux spectacle de l’arrivée du jour sur la vallée en tentant de repousser le moment où je devrais reprendre le chemin du palais et assister au conseil. Les stratégies politiques ne m’intéressent pas. Parfois, je regrette d’être fils unique. La bibliothèque et la multitude de livres anciens qui s’y trouvent me paraissent bien plus palpitants que les incessantes discussions sur l’augmentation des taxes que payent les paysans ou l’étude des ressources du royaume. Malheureusement pour moi, j’ai fêté mes vingt ans il y a quelques semaines et mon père a décidé qu’il était plus que temps que je prenne enfin mes responsabilités vis-à-vis du peuple. Résultat, je me retrouve à voir mes heures d’entraînement doublées et à devoir participer à chaque événement de la vie politique.
De retour, je passe par les cuisines pour attraper une tartine encore chaude avant de me changer en vitesse pour arriver à l’heure au conseil. L’avantage d’être prince, c’est que personne ne me demande pourquoi je ne suis pas présent au petit-déjeuner. À vrai dire, la moitié des serviteurs de mon père sont complices de mon petit secret. Quant à lui, il se moque bien de l’endroit où je traîne tant que je réponds à ses exigences. Je crois qu’il a consenti à m’avoir uniquement pour assurer sa descendance. D’ailleurs, ma mère a vite été exilée dans l’une des nombreuses résidences à la campagne. Elle ne fait son apparition que lors des grands évènements pour donner l’illusion que nous sommes une famille unie. En lui rendant visite, je m’offre la bouffée d’oxygène qu’il me manque dans ce palais de pierre bien trop spacieux pour une existence si solitaire.
Lorsque je franchis les doubles portes de la salle du conseil, la place à la droite de mon père n’attend plus que moi. Sans aucune conviction, je m’y assois, prêt à mourir d’ennui pendant les deux prochaines heures. Depuis que nous avons interdit les doléances publiques, nos conseillers nous rapportent celles des grands seigneurs du royaume. Sans surprise, ces dernières ne concernent que leurs intérêts et non ceux des plus pauvres. Au bout d’un moment, exaspéré par le fait d’entendre encore et toujours les mêmes réclamations, je laisse mon esprit divaguer. Après tout, tant que je garde les yeux ouverts, il y a des chances que personne ne s’aperçoive que je ne suis plus vraiment là.
— Le plus tôt serait le mieux, qu’en penses-tu Evandre ? m’interroge mon père en me sortant de ma torpeur.
Le regard rivé sur la table en chêne, je ne vois pas comment je pourrais lui dire que j’étais à mille lieues de la conversation initiale. Ce serait un véritable affront, surtout devant les membres du conseil qui bien que très respectés restent ses sujets.
— C’est une excellente idée, Père. Tu sais mieux que quiconque ce qui est le plus pertinent pour le royaume.
La magie des phrases passe-partout, c’est qu’elles conviennent à toutes les situations. En quelques mots, je lui montre qu’il a raison, chose dont il raffole et je lui fais croire que j’adhère à sa proposition.
— Bien. Tu partiras donc au plus vite pour te familiariser à ta nouvelle vie.
— Pardon ? m’exclamé-je en manquant de m’étouffer avec ma propre salive.
Comment ça ma nouvelle vie ? Est-ce que je viens vraiment de me donner mon accord pour déménager ? Et surtout, où est-ce que je suis expédié ? Je ne crois pas une seule seconde à un exil comme celui qu’il a ordonné pour ma mère. Si c’était le cas, il n’aurait jamais eu le désir de me former à sa succession. D’ailleurs, c’est étonnant qu’il s’en occupe avec tant d’empressement. Il est encore jeune et en parfaite santé. En y repensant, il doit avoir une idée dans la tête. La seule hypothèse serait qu’il m’envoie dans l’un des fiefs pour m’apprendre à asseoir mon autorité.
— Tu partiras pour Isnjora dès la fin de la semaine et nous organiserons une réception pour ton départ où nous annoncerons tes fiançailles avec la princesse Hilda.
Ce n’est pas pour un exil que j’ai signé, mais une alliance avec le seul territoire qui ne nous appartient pas. Je reste abasourdi par la nouvelle, hésitant entre exprimer mon refus et sortir de la salle. Aucune des solutions n’est la bonne. On ne contredit pas le roi. S’il décide que vous épouserez une fille que vous n’avez jamais vue et qu’il n’a pas vraiment la réputation d’être tendre, vous le faites sans rien dire.
— Est-on vraiment obligé de faire ça si précipitamment ? Peut-être pourrions-nous les inviter au palais dans un premier temps ?
— Non. Tu as dit toi-même que c’était une bonne idée. Et après tout, comme tu l’as si bien souligné, je suis celui qui sait ce qui est le mieux.
Et voilà comment une réponse qui été censé me sauver la mise me propulse dans un véritable cauchemar. Ça me servira de leçon. Je ne me laisserai plus jamais distraire aussi facilement. Je me contente de hocher la tête en guise de réaction. Je n’ai pas le courage de dire quoi que ce soit. Le roi profite des derniers instants du conseil pour donner ses instructions afin d’organiser tout cela. Je reste spectateur de la mise en place de ce qui sera désormais ma vie. Il fait la liste de tout ce qu’il veut pour le banquet d’adieu et évoque qui nous devons inviter. Sans surprise, cette dernière ne compte que les plus riches du royaume. Aucun seigneur de seconde classe ni de paysans. Il ne faudrait pas que les autres pensent que le roi fait l’aumône. Il va encore falloir que je passe la soirée à accorder des danses et à sourire comme si j’étais l’homme le plus heureux du monde. J’échangerais volontiers ces mondanités pour un moment à la taverne du coin avec mes deux meilleurs amis d’enfance.
Dès que mon père a fini de définir ce qu’il faut que l’on prépare et ce que je dois emporter avec moi comme cadeaux de mariage à l’intention d’Hilda, je prends la poudre d’escampette et rejoins le calme que m’apportent les jardins. J’aimerais pouvoir revenir en arrière et repartir au moment où je me suis réveillé ce matin. Tout laissait penser que ma journée serait parfaitement normale. Si j’avais repéré ne serait-ce que le moindre indice de ce qui allait suivre, je serais resté au chaud sous mes couvertures.
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Elena Harcray
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