mikkysophie
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Chapitre #1 Love ticket - Mélissa - Menu à bas prix
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— Avec cela, monsieur ? Frites ? Coca ? Ce sera tout ? Sept euros et vingt centimes s’il vous plaît.
Je récupère les pièces de monnaie chaudes, trop longtemps restées dans la main moite du client. Il faut dire aussi qu’elles ont eu le temps de s’acclimater à sa température corporelle.
Je suis encore en manque de personnel, aujourd’hui. Trois équipiers fantômes n’ont pas daigné prévenir de leur absence et je me retrouve en caisse.
Comme une éponge, j’absorbe tous les regards dédaigneux, l’impatience affichée et les remarques acerbes. La file d’attente ne fait que s’allonger au comptoir. Les clients rouspètent, les enfants braillent, le personnel râle.
Encore une belle journée dans ce capharnaüm.
— Appelez-moi le responsable, s’il vous plaît ! exige un homme d’une quarantaine d’années à ma caisse.
Pourquoi donc les clients se croient-ils toujours dans une publicité d’assurance ?
Pensent-ils un instant que je pourrais régler leurs problèmes en dansant une chorégraphie ridicule ? Et POURQUOI demandent-ils toujours LE responsable ?
Je ne suis pas très grande, et malgré le fait que je vais bientôt fêter mes trente bougies, je ressemble à une étudiante paumée. Mais quand même, nous sommes en 2015. Je peux être une femme et gérer un restaurant et ses employés.
— C’est moi, monsieur, que puis-je faire pour vous ?
Mon sourire poli n’est qu’une façade de circonstance. Cet homme me fait perdre mon temps et les sonneries des friteuses derrière moi m’appellent inlassablement.
— Est-ce que vous trouvez ça normal que ce soit aussi long, mademoiselle ? C’est censé être de la restauration rapide !
Combien de fois aurai-je entendu cette réplique ? J’aurais envie de lui répondre que la restauration rapide signifie juste « Mangez vite sinon c’est froid et caoutchouteux », mais je m’abstiens et applique à la lettre les techniques de reconquête client. Bref, je lui offre une glace. Il est content.
À la fin de mon service, je suis exténuée. Mes jambes sont lourdes et mon podomètre à la ceinture indique 13 458 pas. Je m’assois à une table et grille une cigarette.
Il est à peine seize heures et je ne pense qu’à m’affaler dans mon canapé devant une émission de télé-réalité stupide, une qui me permettrait de laisser mon cerveau en apesanteur au-dessus de mon corps avachi.
Des employés se joignent à moi. Je n’ai pas très envie de discuter avec eux. Je ne suis pas une fille très sociable. Moins on me parle, mieux je me porte. D’autant qu’ils énumèrent les derniers couples qui se sont formés à la soirée d’un collègue.
Travailler dans un fast-food à vingt ans est mieux que tous les sites de rencontre. Le turn-over est tellement important que les ex ne restent pas longtemps dans le sillage. Mais quand on commence à mettre de la crème hydratante Q 30, on est déjà considérée comme trop vieille, exclue du marché des célibataires qui s’éclatent.
J’envie leurs déboires. J’étais comme eux. Je m’amusais bien. Mais ça, c’était avant.
J’attrape mon sac à main et fouille dans sa multitude de poches inutiles à la recherche de mon paquet de clopes. Seule ma dose de nicotine m’apaise.
À mon plus grand désespoir, je constate que ce dernier est vide. J’ouvre encore et encore le battant rouge comme s’il allait apparaître une dernière cigarette par magie, mais seules quelques miettes de tabac se moquent de moi.
Nous sommes le 2 février. Ma paye n’est pas encore passée et je suis déjà à découvert d’au moins cinq cents euros. Mon conseiller financier m’a déjà appelée trois fois le mois dernier. Je l’ai ignoré. J’avais trop peur de me faire gronder comme une petite fille.
J’arrive au distributeur automatique de ma banque avec l’immense besoin d’obtenir un petit billet. Si on avait la possibilité de retirer seulement cinq euros, ça m’arrangerait bien. Je pourrais acheter des cigarettes importées à l’unité, chez l’épicier tunisien en bas de chez moi. Certes, elles ont un goût immonde, mais quand je n’ai pas le choix, elles sont amplement satisfaisantes.
Je ne fais pas de consultation de solde. Inutile de me briser le cœur en fin de journée. Je croise les doigts. Le bip résonne.
Retrait impossible, veuillez réapprovisionner votre compte. J’aimerais bien, pardi, mais je ne possède aucun plan d’épargne. Il doit approximativement me rester huit euros et cinquante centimes sur mon livret A, celui que mes parents m’avaient ouvert pour mes sept ans. Depuis, il a bien dépéri, le pauvre.
Je récupère ma carte avant qu’elle ne soit avalée. La personne qui attend derrière moi me regarde avec un brin de pitié. Je garde la tête haute. Après tout, ce n’est pas la fin du monde.
J’ai un toit sous lequel dormir et de quoi manger jusqu’à l’obtention de mon salaire. Des tortellinis au beurre. Des tortellinis au sel et des tortellinis nature.
Je décide tout de même de rentrer dans l’agence. Après tout, ils peuvent être cléments avec moi, je suis fidèle aux agios. Je collabore probablement plus à leurs bénéfices que quiconque. Je suis presque une investisseuse principale, en y réfléchissant bien.
Seulement, la grincheuse prête à fermer son guichet ne semble pas d’accord avec mes conclusions.
— Impossible, mademoiselle, votre compte est bloqué jusqu’à réapprovisionnement.
Sa voix ressemble à celle d’un automate. Elle est encore plus robotisée que moi.
Et si je jouais la cliente exigeante, pour une fois ? Pourquoi ne pas inverser les rôles de temps en temps ?
— Pourrais-je m’adresser à votre supérieur, madame ?
J’essaie de prendre un air hautain et magistral, faire illusion pour me donner de l’importance, mais son haussement d’épaules exprime son je-m’en-foutisme.
— En quoi puis-je vous être utile, madame ?
Je me retourne sur un mannequin Giorgio Armani. Il s’est trompé d’adresse, lui. Son costume trois-pièces ajusté affirme haut et fort « Je suis le boss ».
La gourdasse derrière moi ricane devant mon silence et mes yeux ébahis. Elle doit avoir l’habitude que la gent féminine réagisse ainsi devant cet étalon. Mais ce n’est pas sa beauté rare qui me coupe le sifflet.
Je suis juste en train de réfléchir à l’aspect que, moi, je présente devant lui.
Les cheveux gras, le teint terne, la zone T en excès de sébum, l’odeur de friture, l’eye-liner dégoulinant et l’uniforme taché de graisse.
Oui, c’est certain, je ne pourrai pas user de mon charme pour obtenir une rallonge de mon découvert.
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