Tara Jones (Thalia)
970 abonnés
Chapitre #2 GRIM REAPER - Presque heureuse...
38
50
8
"Presque heureuse. Du moins tranquille dans son malheur."

3 mois plus tard…

La main sur la poignée de la porte, j’hésite — encore quelques secondes. Juste quelques secondes — avant d’affronter le monde extérieur. Les autres. Rester quelques minutes de plus ne changera rien, pourtant, c’est plus fort que moi. Ici, il me semble être à l’abri de tout et de tous. Je sais bien que ce n’est qu’une illusion, que la réalité est tapie, là, juste derrière cette porte, mais tant que je n’ai pas franchi le seuil de ma maison, j’ai l’impression que tout est comme avant. Que ma vie est toujours la même. Pas parfaite, loin de là. Mais en tout cas, qu’elle n’a pas sombré dans un cauchemar qui porte le nom de Lucy Richardson. Deux fois sacrée Miss Louisiane dans sa jeunesse. Jamais mariée. Infirmière. Et à ses heures perdues, tueuse en série... Ma mère !
J’inspire un grand coup, redresse les épaules et relève la tête, puis je me contrains à sortir. J’espère ne rien découvrir de nouveau sur la façade des murs — recouvrir de peinture chaque inscription haineuse ou menace, ne les empêchent pas de recommencer aussitôt — ni dans le jardinet qui entoure ma maison — où ne subsistent plus aucun massif de fleurs —, ou bien encore sur ma voiture — dont ils ont déjà crevé tous les pneus, tordus les rétroviseurs et brisé les vitres —. Le regard droit devant et d’un pas rapide, je me dirige vers le portail. J’aperçois le mouvement furtif des rideaux chez mes voisins d’en face — ce cher monsieur et madame Maize… — puis leur porte d’entrée s’ouvrir à la volée avant de les voir se précipiter vers moi.
— Comment vas-tu Joanna ?
Comment je vais ?! Comment pourrais-je aller ?!
J’ai envie de les envoyer au diable, car je sais très bien qu’ils se préoccupent de moi comme de leur première chaussette. Quand on a commencé à massacrer le jardin, à écrire des insultes ou menaces sur les murs, à détériorer ma voiture, à envoyer des pierres dans les fenêtres, à déposer des oiseaux morts ou des boites de carton représentant des cercueils sur le pas de ma porte, et que la police est venue les interroger pour leur demander s’ils n’avaient rien vu, rien entendu… leur réponse a été toujours la même : rien du tout ! Alors qu’ils passent des journées entières et une bonne partie de la nuit derrière les rideaux à épier les moindres faits et gestes de leurs voisins. Et depuis 3 mois, on peut dire que je suis devenue leur attraction préférée.
— Comme d’habitude, je réponds en refermant le petit portail d’un geste brusque.
— Tu n’as toujours pas fait réparer ta voiture ? M’interroge alors sa femme en tentant vainement de dissimuler un sourire de satisfaction. Tu dois perdre un temps fou dans les transports pour te rendre à ton travail…
Oui, plus de 2 heures, vieille bique !
— Pourquoi m’ennuyer à l’apporter chez le garagiste, je la coupe. On sait très bien que le lendemain, elle sera dans le même état. Et comme personne n’aura rien vu, ni rien entendu…
Puis je tourne le dos et file sans même les saluer. Il me faut presque 30 minutes pour rejoindre l’arrêt de bus, suivi de plus d’une heure de trajet et encore 15 minutes de marche pour arriver à mon travail. Le matin où j’ai découvert que ma voiture était hors service, je n’ai pas tenté d’y remédier. Je savais que cela ne servirait à rien sinon qu’à me faire dépenser mon argent en pure perte. J’avais déjà payé pour faire changer la vitre passager et à peine l’avais-je fait qu’elle était à nouveau cassée. Je me suis alors acheté un vélo d’occasion… mais après avoir failli être percutée à deux reprises, j’ai préféré le revendre. Seraient-ils capables d’aller jusqu’à m’envoyer à l’hôpital ou au cimetière ? Et si ce n’étaient que des simples accidents ? Rien de plus ! C’est peut-être moi qui deviens parano ? D’ailleurs, aujourd’hui, je n’ai pas trouvé d’oiseaux morts, ni de cercueils, ni de nouvelles dégradations ou quoi que ce soit d’autre. Peut-être est-ce un signe ? Pour la première fois depuis 3 mois, j’esquisse un bref sourire. Je songe que peut-être les choses se tassent et qu’ils commencent à oublier. Et c’est d’un pas, un peu plus léger, que je pénètre dans l’enceinte de la prestigieuse Crowley Kindergarten School où je travaille comme institutrice depuis presque deux ans. Après avoir échangé quelques mots avec le gardien, je traverse la cour encore silencieuse pour rejoindre la salle principale où se tient — autour d’un café et de donuts — la réunion quotidienne. Mais je n’ai pas le temps de l’atteindre que je tombe sur la directrice.
— Je vous attendais Joanna. Si vous voulez bien me suivre dans mon bureau.
Depuis que je suis obligée de prendre le bus, je suis toujours une des premières à arriver. Mais toujours après Miss Robinson ! Je me demande parfois si elle ne dort pas sur place.
— Il y a un problème, Madame ?
Son attitude quelque peu gênée me met brusquement mal à l’aise. J’ai toujours eu de très bons rapports avec elle. Jamais un des parents des enfants de ma classe n’a eu à se plaindre de mon travail. Pas une seule fois en deux ans. Mes élèves m’adorent. Mon travail me passionne. Et c’est d’ailleurs grâce à mon travail et à mes petits bouts de chou que je tiens le coup. Ils sont ma bouffée d’oxygène. Chacun d’eux est à lui seul une des raisons qui me donne le courage de me lever chaque matin et de sortir de chez moi.
— Asseyez-vous Joanna, lâche-t-elle d’une voix lasse en prenant place dans son fauteuil. Je… il n’y a pas de bonne façon d’annoncer cela…
J’ai un nœud qui se forme dans la poitrine et je sais déjà que ce qu’elle veut me dire ne sera pas une bonne nouvelle. Je connais ce regard. Celui qu’elle a en ce moment et qu’elle tente du mieux qu’elle peut de dissimuler. Fuyant et embarrassé. Je reconnais cette posture. En retrait et voutée. Ses gestes fébriles et désordonnés.
— Vous ne pouvez pas me garder, dis-je d’une voix que je ne reconnais pas. C’est bien ça, n’est-ce pas ?
Je devine son soulagement en ayant prononcé les mots qu’elle n’a aucune envie de dire.
— Oh Joanna, j’ai vraiment fait tout mon possible ! J’ai essayé de les convaincre qu’ils n’avaient aucune crainte à avoir en ce qui concerne leurs enfants. Que jamais vous ne vous en prendriez à l’un d’eux ! Vous les aimez trop pour cela…
Les yeux brillants, elle s’interrompt et je poursuis à sa place en me levant :
— Mais ils n’ont rien voulu savoir. Je devine très bien ce qu’ils vous ont dit. Si vous persévériez à me maintenir à mon poste, ils n’auraient d’autre choix que d’inscrire leur enfant ailleurs. Ma mère a toujours été considérée comme une infirmière admirable jusqu’à ce que l’on découvre ce qu’elle avait fait… Comment leur en vouloir d’avoir peur pour leurs enfants ? Comment leur en vouloir de penser que je ne suis que la fille de ma mère…
Elle se lève brusquement, contourne son bureau et me prend dans ses bras.
— Je sais qui vous êtes Joanna et je sais qu’aucun des enfants ne court le moindre risque avec vous.
— Le problème c’est qu’eux ne le savent pas, je murmure.
Tu as aimé ce chapitre ?

Tu veux lire le reste de la série ou d'autres auteurs, donner ton avis, partager, liker, commenter et pourquoi pas écrire et participer aux concours ?

Rejoins-nous sur Fyctia