Elise Picker
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Chapitre #1 Alice online - Où tout prend l'eau
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Les yeux dans le vague, Alice fixe le ciel gris et froid qui s’étend à perte de vue derrière la fenêtre de son bureau. Les nuages forment un épais rempart cotonneux que rien ne vient traverser sauf peut-être un avion de loin en loin.

Ces derniers temps, les journées lui paraissent plutôt longues. Assistante de direction, c’est un poste qui ne lui laisse pas beaucoup le temps de souffler habituellement mais depuis son retour de congé parental, c'est-à-dire depuis presque deux mois, une petite nouvelle a pris sa place auprès de Monsieur Combier. Alice, elle, a été reléguée au dix-huitième étage de la tour dans un petit bureau coincé entre le local de l’économat et les toilettes handicapés… Mis à part ses collègues qui viennent lui faire un petit coucou quand elles viennent récupérer un bloc-notes ou une ramette de papier, elle ne voit pas grand monde. Côté travail, ce n’est pas l’extase non plus : veille juridique et classement dans les archives, ce n’est pas vraiment ce pour quoi elle avait postulé.

Le seul avantage qu’elle voit à cette situation, c’est qu’elle a pu aménager son petit coin de bureau bien à elle: elle y a installé la petite plante verte offerte à son retour par sa collègue et amie Tessa et surtout une photo du petit Malo, il fêtait son premier anniversaire et elle craque à chaque fois qu’elle regarde ses belles joues roses. L’autre aspect qui aurait pu lui plaire, ne serait-ce la situation, c’est de surplomber la Défense. Au moins, elle voit un coin de ciel depuis son bureau, c’est pas mal quand on a du temps pour rêver.

Mais en guise de rêverie, Alice est plutôt déprimée. Entre ce retour au travail qui ne se passe pas dans de bonnes conditions, le fait de devoir laisser Malo à la crèche, qui est un crève-cœur tous les matins, le regard plein de sous-entendus de ses collègues sur sa nouvelle silhouette et Raphael qui n’est pas très compréhensif… C’est vrai, de quoi se plaint-elle? Ils n’ont pas rencontré les problèmes de leurs amis pour trouver un mode de garde et en plus elle ne se tue pas à la tâche côté boulot… Le top! Certes, elle n’a pas perdu tous les kilos de la grossesse mais ça va venir en reprenant une vie active (si elle fait un effort, bien sûr).

Alice sort de sa torpeur en entendant un bruit caractéristique de talons dans le couloir. Une tête passe dans l’embrasure de la porte :
- Je dérange ?

C’est Tessa qui vient prendre de ses nouvelles. Escarpins, bas noirs, tailleur lie de vin : la tenue de la jeune femme la met particulièrement en valeur et souligne sa taille fine. Ses cheveux ramenés en queue de cheval haut sur sa tête lui donnent un air dynamique, confirmé par ses manières vives et son regard rieur. En la voyant apparaître ainsi, Alice ne peut s’empêcher une comparaison, forcément pas très flatteuse pour elle. Même en se privant un peu ces derniers mois, le manque de sport se fait cruellement sentir et elle ne rentre plus vraiment dans ses vêtements. Elle a acheté vite fait quelques tenues en se disant que ce n’était que provisoire mais elle ne se sent pas très bien dedans : chaque matin c’est le même rituel devant le miroir pour trouver la bonne combinaison qui camouflera autant que possible les quelques bourrelets qui la désespèrent. Elle a beau se raisonner, se dire que c’est normal pour une femme de prendre du poids à son âge (trente ans tout de même !) et surtout après une grossesse, elle ne s’y fait pas et redoute le monde du travail, impitoyable avec l’apparence. Aujourd’hui elle a opté pour un tailleur pantalon noir, taille haute et une blouse bleue ciel un peu bouffante. Elle s’est obligée à mettre des stilletos vernis pour allonger sa silhouette mais ses pieds n’y sont plus habitués et elle les a discrètement retirés sous son bureau.

-Je t’apporte le café : sans sucre avec une pointe de lait, comme tu aimes.

-Tessa ! Entre ma belle ! Regarde-moi ça, tu es sublime, tu vas en faire tourner des têtes à la compta avec cette tenue…

-Arrête, tu sais bien que les minables de la tour nord, je ne leur adresse même pas un regard, répond Tessa en riant

-Excuse-moi, tu préfères peut-être un cadre supérieur ? Il te faut un Monsieur Villemin ou… ?

-Villemin ? Pff, trop vieux, et puis une femme et trois gosses ça complique un peu le tableau, plaisante la jeune femme. Mais je ne suis pas venue parler de moi et mon vide sidéral sentimental… Comment ça va toi ?

-Et bien… comme tu vois… répond Alice en jetant un regard dépité à son corps

-Quoi ? Tes nouveaux nibards ne te plaisent pas ? Ma chérie, tu es magnifique, j’en connais un qui doit être aux anges !

-Tu sais, en ce moment avec Raph, c’est un peu comme ici : calme plat… On est tous les deux crevés le soir et, euh, bref… tu vois…

-Ah bon ? Ok, ok, ne m’en dis pas plus tu vas me déprimer !

-Et toi, demande Alice, quoi de neuf ? Tu as passé un bon week-end ?

-Oh, oui et non, c’était bizarre… Pas la moindre invitation qui se profilait pour le samedi soir alors j’étais partie pour faire une soirée télé-pizza mais en fin d’après-midi, j’ai discuté avec un type sur le net, le courant est bien passé et on a décidé de se retrouver plus tard dans la soirée.

-Quoi ? s’étrangle Alice, tu t'es inscrite sur un site de rencontre et tu ne m’en as pas parlé ?

-Non pas vraiment, rigole Tessa. C’est juste un site où on peut tchater, il y a de tout : des gens qui recherchent juste le frisson d’un soir, d’autres qui veulent discuter et boire un verre ou même trouver le grand amour… bon pas mal de tordus aussi !

-Ah bon ? Mais tu n’as pas eu peur de tomber sur un fou ? Et qu’est-ce qui s’est passé après ?

-Ben j’avoue qu’au départ je n’étais pas très partante mais vu qu’on devait se retrouver dans un pub animé de mon quartier, je me suis dit qu’il n’y avait pas grand risque. Au pire, on ne s’entend pas et on n’est pas obligé de se revoir.

-Oui c’est sûr, et alors ?!

-Et alors c’est ce qui s’est passé ! on n’avait pas grand-chose en commun finalement : derrière un écran et en face à face, ce n’était pas tout à fait la même chose ! Ce mec avait une façon de parler vraiment bizarre, avec un cheveu sur la langue…

-Oh la la, toi ! mais sinon, il était comment ?

-Sympa mais sans plus, pas l’extase quoi… On a passé un moment à bavarder et puis on n’avait plus rien à se dire. J’ai dit que je voulais rentrer mais lui avait bien envie de me revoir, le pauvre !

-Et alors ?

-Et alors, je lui ai filé un faux numéro, ma belle !

-Tu es incroyable ! De toute façon, il va te recontacter sur le site…

-Tu parles, je change de pseudo à chaque fois, alors ça ne risque pas d’arriver !

-Tout fout le camp !

-Que veux-tu, il faut vivre avec les nouvelles technologies… et s’amuser aussi !

Sur ces belles paroles, Tessa repart en riant et ses talons raisonnent à nouveau dans le couloir, jusqu’à l’ascenseur.
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