Olivia Miller
101 abonnés
Chapitre #1 Honeytrap - Où vous rencontrez Marilyn Kane
113
79
30
Une crinière brune et bouclée, lourde, soyeuse, retombant sur une chute de reins savamment créée. Par Dieu ou par l’Homme ? Fruit du hasard ou de la génétique ?
Marilyn Kane croisa élégamment ses jambes fines et musclées, bronzées aux UV. L’homme assis en face d’elle devait avoir une quarantaine d’années. Il portait un costume de travail gris et serrait contre sa poitrine une sacoche en cuir noir. Ses cheveux poivre et sel lui donnaient une allure à la George Clooney. Marilyn le jaugea un instant. Il était assez séduisant, peut-être un brin BCBG coincé, mais charmant. Vingt ans de plus qu’elle, mais qu’importe, elle avait une mission à accomplir.
L’homme lisait un londonpaper, probablement attrapé tandis qu’il marchait d’un pas pressé sur Oxford Street pour sauter dans le prochain bus. Marilyn plissa ses yeux bleus un instant afin de lire les gros titres : Amy Winehouse faisait la une. « Bientôt le cinquième anniversaire de sa mort », annonçait le gros titre.
Marilyn jeta un regard au panneau lumineux du bus, qui indiquait « Marble Arch » comme terminus. L’objectif du jour consistait à se faire repérer, rien d’autre. L’individu nommé Gregory Mathewsen, qui était en train de lire son journal, devait simplement noter la présence de la sublime brune assise en face de lui, la remarquer tandis qu’il était dans le bus qui le ramenait vers son domicile. La suite était censée venir plus tard.
Bien décidée à s’amuser, Marilyn choisit de commencer prématurément l’étape deux : séduire la cible. Passant une main élégante dans sa longue chevelure indisciplinée, elle ramena ses cheveux en arrière, se donnant ainsi un air incontestablement sauvage. Une sauvage qui portait une robe orange aussi minuscule qu’adorable et qui se tenait perchée sur des Jimmy Choo, de larges lunettes de soleil aviateur posées sur son petit nez. Le dénommé Gregory Mathewsen leva les yeux de son quotidien une fraction de seconde pour détailler la jeune femme qui, en s’agitant, avait attiré son regard. Marilyn sourit intérieurement. Il était pris au piège. Il cèderait, ce n’était qu’une question de jours, de semaines tout au plus.
Gregory Mathewsen, grand, 42 ans. Directeur financier depuis sept ans dans une entreprise spécialisée dans la conception et la vente de vérandas. Rentre bien trop tard depuis quelques mois, selon son épouse, Rosa. Aime les jolies brunes à la poitrine saillante. Voilà ce qu’indiquait la fiche que Seth avait tendue à Marilyn quelques heures auparavant. Il la lui avait confiée en déclarant : « C’est un homme d’affaires : les heures de séduction se dérouleront donc essentiellement le soir. Tu es dans le coup, Mary chérie, ça roule. »
Marilyn avait négocié son salaire : 150 £ par heure passée sur le terrain. Elle pouvait se le permettre : être proche de Seth Borrow avait ses avantages.
Elle avait commencé les missions grâce à sa meilleure amie, Grace Weatherby, elle-même enrôlée dans les Honeytraps depuis l’âge de dix-huit ans. Au début, Marilyn trouvait cette activité ignoble et dangereuse. Puis, voyant son amie ramener près d’une centaine de livres par semaine et se vanter d’être irrésistible, elle s’était à son tour laissée tenter. Grace l’avait alors présentée à Seth, qui faisait passer les castings et gérait l’agence Honeytrap de Londres. Il avait tout de suite aimé son « look de rebelle dissimulé sous des airs de jeune fille comme il faut ». « Sucrée comme la ciguë, aussi douce que l’ortie », avait-il ajouté, fier de ses comparaisons rocambolesques.
Marilyn avait estimé pouvoir faire confiance à l’instinct sûr de sa nouvelle connaissance. Deux jours plus tard, elle devenait officiellement membre à part entière de la petite communauté ultra-secrète des Honeytraps. Son rôle ? C’est vrai ça, me demanderez-vous, qu’est-ce qu’une Honeytrap exactement ?
Eh bien, laissez-moi vous expliquer… Officieusement, c’est en quelque sorte une prostituée de luxe. À la différence près que c’est elle qui tient les rênes, du début à la fin. Une Honeytrap est excessivement bien payée et, contrairement à une prostituée, elle ne couche pas. Non, jamais elle ne couche avec les hommes qu’elle séduit. Elle piège ses proies, mais ne les dévore pas. Une Honeytrap est une espionne dissimulée dans un corps de Diane chasseresse ou de Vénus aphrodisiaque.
Revenons aux choses sérieuses. Tout le business de cette entreprise est fondé sur la paranoïa des femmes – justifiée ou non – concernant la fidélité de leur compagnon. Surfant sur cette vague, Chase Netherland, celui que tout le monde surnomme, chez les Honeytraps, le « Big Boss », décide de fonder sa première agence à Londres en 1995. Elle rencontre rapidement le succès et Netherland sent qu’il tient là un filon inépuisable qui peut le rendre riche. Très riche. Il ouvre donc une deuxième agence à Liverpool. Puis une troisième à Cardiff. Et, finalement, la dernière en date à Newcastle. L’entreprise est prospère alors qu’elle œuvre dans l’ombre. Pas de publicité tapageuse. Les Honeytraps se font essentiellement connaître par bouche-à-oreille. De femme trahie à femme trahie.
Prenons l’exemple récent de Rosa. Taille moyenne, trente-sept ans, deux grossesses lui ayant laissé des poignées d’amour et quelques vergetures. Rien d’exceptionnel : une mère au foyer parmi tant d’autres. Rosa – à moins que ce ne soit Rosie ou Rose ? Son prénom est-il vraiment important ? Pas tant que ça puisque, après tout, elle n’est qu’une mère dévouée, une épouse aimante comme il en existe des milliers.
Ainsi, notre Rosa est femme au foyer. Elle se lève pour préparer le petit-déjeuner de son homme, dépose les petits Craig (dix ans) et Gordon (quatre ans) à l’école, fait le ménage, prépare le repas, va chercher les enfants, les ramène en classe après manger, retourne les chercher pour 15 heures, prépare le souper de son Greg… Rien de bien dérangeant jusque-là. Sauf que, lorsque Greg rentre du boulot, exténué après un week-end entier de séminaires, il aimerait pouvoir se détendre en compagnie de sa Rosie. Seulement voilà, Rosa porte un tablier mémère taché de compote de pommes, son mascara mis à la va-vite a coulé après qu’elle a épluché un oignon et elle porte encore ce jean très confortable mais informe. Et Rosa-Rosie n’est pas sans remarquer que, depuis quelques mois, son homme est moins indulgent, plus rêveur, moins intentionné, plus absent. Il ne rentre plus avant 21 heures et les excuses sont toutes plus bidons les unes que les autres : séminaire patati, compte-rendu patata, etc. Rosie n’est pas dupe : son Greg s’éloigne d’elle. La paranoïa s’installe. Le séminaire en question ne s’appellerait-il pas Carmen ou Beverly ? En désespoir de cause, l’épouse éperdue envisage diverses possibilités : le faire suivre, le menacer, écouter ses messages sur son répondeur, renifler ses chemises en quête d’un parfum capiteux non identifié, le traîner en justice pour adultère présumé… Mais, sans preuves, aucun intérêt. Rosie-peut-être-cocue a déjà entendu parler d’Elles par bouche-à-oreille grâce à sa nièce Caroline, mais elle n’aurait jamais cru qu’elle ferait appel à leurs services un jour… Les Honeytraps.
Et pourtant. Rosie entre en contact avec Seth Borrow, le manager de l’agence londonienne. Seth a de grosses responsabilités : on l’a dit, l’antenne de la capitale est la plus importante du pays. Pourtant, il prend l’appel de Rose en personne et la rassure : pas de problème, plus d’inquiétudes, il enverra la meilleure, la plus belle, la plus subtile et la plus discrète de ses lolitas sur le terrain pour tester la fidélité de son Greg. Non, non, Gregory n’en saura rien et oui, Rose pourra choisir la durée de la mission (pourvu que son budget soit à la hauteur, évidemment, mais ça, il ne le lui dit pas tout de suite). Seth lui assure qu’il choisira une Honeytrap juste assez séduisante pour que son Greg puisse être tenté, mais pas trop, pour qu’il ne se doute de rien.
Seth fixe un rendez-vous à sa nouvelle cliente. Rosa-Rosie se retrouve alors face à un questionnaire qu’elle doit remplir sans rougir, sous le regard compatissant du jeune homme : pourquoi veut-elle faire appel à une Honeytrap ? Pourquoi a-t-elle des soupçons sur Greg-chéri ? Quelles sont les habitudes de ce dernier ? Ses horaires ? Son plat préféré ? Et, bien sûr, question primordiale, quel est son type de femme ? Une fois le questionnaire dûment complété puis étudié par le manager, la Honeytrap la mieux adaptée est choisie parmi une trentaine de jeunes Londoniennes de tous styles portant des pseudonymes séduisants.
Gregory a un fort penchant pour les bohèmes aux longs cheveux châtains tressés, fans de Bob Dylan ? Pas de problème, Cassie alias « Summer Stevens » fera l’affaire. Mais, évidemment, s’il préfère les grandes blondes aux jambes interminables, « Charlize Spear » est celle qu’il lui faut. Rosa-Rosie, déprimée par la description de ces femmes plus séduisantes les unes que les autres qui lui renvoient l’image de ce qu’elle n’est plus, écoute Seth lui présenter le large programme de séduction qu’il propose pour Greg. Le choix final de l’agence se porte vers l’une des plus jolies brunettes, pas très grande, certes, mais avec un air incroyablement indomptable qui devrait faire tourner la tête du pauvre Gregory. Non, décidément, aucun doute, c’est « Marilyn Kane » qui sera en charge de cette mission. Rosie, curieuse, demande à voir une photographie de celle qui va tenter de séduire son mari. « Impossible. Anonymat oblige, répond Seth, intransigeant. Pour préserver la vie privée de nos Honeytraps », explique-t-il. Rosie opine mais ne peut s’empêcher d’appréhender ce que l’agence pourrait découvrir. Pour un peu, elle regretterait presque. Mais mieux vaut être une femme avertie, n’est- ce pas ? Si Gregory la trompe, elle doit savoir.
La jeune femme choisie, dans ce cas précis « Marilyn Kane », délaisse alors ses vêtements d’étudiante bien rangée et revêt sa tenue de Honeytrap, aussi sexy que Wonder Woman. Elle a pour mission première de « brancher » Greg, de l’aborder, de nouer un premier contact. Objectif de ces rencontres a priori dues au hasard ? Fixer un rendez-vous. S’il vient, l’opération se poursuit avec un faux numéro. Si le mari piégé l’accepte et, pire, décide de s’en servir, le piège se referme. En effet, tout message transi d’amour, tout appel impatient et langoureux est immédiatement et irrémédiablement transféré vers le répondeur de Seth Borrow. Le petit chéri a alors perdu la partie : Rosa a les cartes en main, à elle de jouer et de sermonner Monsieur ou de le quitter. Après tout, Rosie-Rosa est encore bien conservée et pourrait se permettre d’entamer une nouvelle vie.
Avant Gregory Mathewsen, Marilyn Kane avait déjà piégé ainsi une vingtaine de pauvres types lassés de leurs femmes. Un joli palmarès. Oh, ça, pour sûr, elle aurait eu des anecdotes intéressantes à partager. De quoi remplir un livre. Elle se souvenait encore de la première mission que Seth lui avait confiée. Elle venait de fêter ses dix-neuf ans. Le feu aux joues, elle avait saisi le dossier que le jeune homme lui tendait et avait prononcé un « merci » intimidé.
— Tu es sûre que tu veux en être ? avait demandé Seth, peu convaincu.
— Oui, oui, M. Borrow, avait affirmé la toute jeune femme. Je ne vous décevrai pas.
Et, en effet, elle ne l’avait pas déçu.
Même si elle avait été un peu maladroite sur cette première mission, elle avait malgré tout obtenu un rendez-vous. Elle se rappelait très clairement ce premier homme qu’elle avait dû séduire. C’était un jeune trentenaire, fraîchement fiancé et assez charismatique, en dépit d’un nez aquilin. Marilyn lui avait à peine parlé tant elle avait peur de dire quelque chose qui pourrait la trahir. Mais cela avait semblé suffire : ses sourires et l’air un peu niais qu’elle avait choisi d’adopter avaient séduit le dossier. Lors du rendez-vous, il n’avait fait que parler de lui, et Marilyn l’avait trouvé affreusement égocentrique. Mais elle s’était découvert des talents d’actrice pour faire semblant d’être très intéressée par tout ce qu’il racontait… Et de ne pas être perturbée par son haleine insoutenable lorsqu’il s’approchait un peu trop près d’elle. N’y tenant plus, après des heures de badinage (de son côté à lui) et de souffrance silencieuse (de son côté à elle), Marilyn avait prétexté une violente indigestion et avait filé. Rien de moins glamour qu’une indigestion à un premier rendez-vous, n’est-ce-pas ? Pourtant, l’homme, convaincu qu’elle avait fui parce qu’il la « déstabilisait émotionnellement », avait mordu à l’hameçon. Quelques jours plus tard il tentait de la contacter, laissant un message qui avait provoqué un énorme fou rire à Seth, tant le fiancé coureur de jupons semblait convaincu qu’il avait eu un effet démesuré sur la jeune Marilyn Kane.
Fort heureusement, depuis cet incident, cette dernière s’était nettement améliorée : elle avait appris à composer avec tous les types de clients, y compris les plus égocentriques et les plus repoussants. Ses débuts laborieux étaient à présent loin derrière elle. Pourtant, elle se rappellerait toujours le numéro de ce dossier qui avait inauguré sa vie de Honeytrap : 96. C’était même devenu une blague courante entre Seth et elle. « Oh tiens, chérie, tu as mangé quoi ce midi ? Tu as une haleine de 96 aujourd’hui. » Ou encore : « Tu es bien pressée de partir aujourd’hui… Je t’ai émotionnellement déstabilisé, non ? »
Bien sûr – et heureusement pour les femmes peuplant cette planète –, il y avait aussi eu quelques maris fidèles qui l’avaient gentiment éconduite. Marilyn se souvenait ainsi avec nostalgie d’un monsieur de presque soixante-dix ans. Son âge n’avait pas manqué de surprendre (et de répugner un peu) la jeune femme lorsque Seth lui avait annoncé la mission. Lorsqu’elle avait essayé de gentiment nouer un début de conversation avec le dossier en question, qu’elle avait rencontré de façon tout à fait préméditée chez le libraire, l’homme, un dénommé Gerald, s’était mis spontanément à lui parler de sa femme, en lui disant combien il l’aimait même après tant d’années de mariage. Marilyn, désarçonnée par cette déclaration d’amour, l’avait laissé parler. « Ma femme est si jalouse qu’elle est encore persuadée que je la trompe, voyez-vous. Elle ne m’a pas vu vieillir, la pauvre, elle s’imagine que je suis toujours aussi beau qu’à mes vingt ans, avait-il ajouté en riant. Tenez, je suis sûr que si elle me voyait discuter avec vous elle penserait que je la trompe… Enfin, c’est sans doute la preuve qu’elle m’aime encore, n’est-ce pas ? » Marilyn, touchée par ce discours, était sortie de la librairie quelques instants plus tard en souhaitant une bonne journée au vieil homme. Elle repensait parfois avec douceur à ce dossier si sympathique et à sa femme, qui visiblement l’aimait encore si vivement qu’elle en éprouvait toujours de la jalousie.
Mais pour ce qui était des autres hommes qui, comme le 96, cédaient trop facilement… Miss Kane ne ressentait aucun remords. Pourquoi l’aurait-elle dû ? Les maris honnêtes n’avaient rien à craindre d’elle, seuls les rapaces prêts à tromper leur femme devaient s’inquiéter. S’ils n’étaient même pas capables de résister à l’invitation à aller boire un verre d’une douce créature de vingt ans, alors ils n’en valaient pas la peine et leur épouse devait prendre ses jambes à son cou et fuir, enfants, chiens et bijoux sous le bras, la carte bleue planquée dans le soutien-gorge. Telle était la conviction de Marilyn Kane.
Tu as aimé ce chapitre ?

Tu veux lire le reste de la série ou d'autres auteurs, donner ton avis, partager, liker, commenter et pourquoi pas écrire et participer aux concours ?

Rejoins-nous sur Fyctia