Lehiah
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Chapitre #1 Championne - Prologue : L’Humanité régresse en 2156 !
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Il m’arrivait de me demander si notre pays avait toujours été comme ça. Par exemple, il y a cinquante ou cent ans. J'étais certaine que non. De me dire qu'avant, les gens avaient bénéficié de plus de droits et de libertés, et de confort de vie aussi. J'aurais aimé vivre dans les années 2000. Cette époque avait sans doute été l’une des plus libérées de tous les temps. Mais maintenant, ce n'était plus vraiment le cas. En effet, si j'en croyais mes livres d’Histoire, tout avait bien changé. Et à mon humble avis, pas forcément pour le mieux, bien que l’avis d’une gamine de seize ans n’intéressait personne.
Quand j'entendais parler de la notion de République, il fallait admettre qu’elle me faisait pas mal rêver. Le Gouvernement du peuple par le peuple, pour le peuple. Une belle utopie aujourd'hui. J'avais toujours connu la politique telle qu’elle était pratiquée en 2156. Depuis quelques dizaines d'années, avant même la naissance de mes parents, la France était devenue une sorte d'oligarchie étrange. Bien entendu, nous avions un Président. Il était de notoriété publique que ce dernier gouvernait avec son clan. Il y avait à l’époque six clans en France. Le premier était le clan Convert, dont le patriarche était l’actuel Président. Ensuite, les Morgan, des Anglais qui s'étaient expatriés à l'explosion de la monarchie anglaise dans les années 2090 et avaient posé leurs bagages en France, devenant rapidement l'un des clans majeurs du pays, et aussi l'un des plus riches. Le clan Mercandes était encore assez influent même s’il était sur le déclin depuis quelques années. Il s’agissait des trois clans principaux. Les trois autres, Gourbes, Fillan et Servis, étaient très riches mais ne cherchaient pas à gouverner, fort heureusement ! C'était déjà le bazar sans cela. Ils soutenaient qui ils voulaient quand ils le voulaient. Généralement, le clan au pouvoir, pour se faire bien voir. Les trois premiers clans se cherchaient souvent les uns les autres. Ce n'était pas la guerre ouverte, mais quand ça n'allait pas, on le ressentait sur le plan national. Par exemple, via de stupides décisions visant à punir le clan fautif. Des gamins dans une cour de récréation, c’était ainsi que je les voyais !
L'Europe ? Bel idéal du vingtième siècle ! On pouvait carrément dire que l'Union Européenne n’existait plus. Passer d'un pays à l'autre était devenu quasi impossible avec les douanes. Du moment qu’on laissait les autres pays tranquilles et qu'on ne nous embêtait pas, tout allait bien. Enfin, pour eux, les politiciens.
J'ai passé une main sur mon bureau en bois, un peu délabré, vieux de quelques dizaines d’années. Je l'aimais, ce meuble acheté aux puces (on n’avait pas les moyens de s'en payer un neuf, de toute manière). Il y avait une chose que j'adorais sur ce bureau. La personne qui l'avait eu avant moi – ou celle d'avant... Bref, l’une des personnes à qui il avait appartenu – avait gravé « Liberté, Égalité, Fraternité » sur l'un des côtés. Je savais que ces mots avaient été la devise de notre pays, il fut un temps. Elle a bien changé : « Force, Union, Travail ». Tu parles ! Ils n'allaient pas garder l'ancienne, pas avec ce qu'il se passait en France en ce moment ! Ah, l'égalité... J'aimerais bien connaître le sens réel de ce mot. Car à mon époque, ça ne voulait rien dire. Le monde était de nouveau divisé en différentes classes.
Il y avait d’abord la classe la plus pauvre, sans travail, sans abri aussi, obligée de travailler dans les mines ou en se prostituant. Eh oui, le travail dans les mines était de retour ! On les avait découvertes profondément enfouies dans le Massif Central et surtout près de la Côte d'Azur, il a y plus ou moins vingt ans. Et le Président avait jugé bon de les exploiter, même si c'était vraiment très dangereux ! Pour lui, c’était de nouveaux emplois. On ne voulait pas de fainéants en France, alors autant donner du travail à ceux qui n’en avaient pas, quitte à les laisser mourir d’épuisement. J'exagérais un peu, sans doute, mais pas de beaucoup. Encore une fois, c'était ce que je pensais. La plupart du temps, on y envoyait les gens sans compétence qui ne travaillaient pas ou ceux qui étaient condamnés. Autant dire qu’ils n’avaient pas le choix. En effet, on ne postule pas pour aller se faire écraser par des blocs de pierres. L'avantage de la mesure ? La baisse du chômage, oui, c'était certain. Ses inconvénients ? La hausse de la criminalité, car selon les rumeurs, il y avait souvent des vols et meurtres là-bas, et donc la hausse du taux de mortalité. Je n’en savais pas beaucoup plus sur les mines, hormis que c'était un sujet tabou, la menace ultime avant la peine capitale (remise en place en 2102 après vérification). Et honnêtement, j’en savais déjà assez.
Bref, c'était injuste. Les pauvres travaillaient au maximum de leurs possibilités s'ils échappaient aux mines. Même si le troc et la prostitution étaient interdits par la loi, beaucoup y avaient recours. Cela leur permettait de vivre. Ou de survivre. C’était plus réaliste.
Il y avait ensuite la classe moyenne, celle à laquelle j’appartenais, qui s'en sortait un peu mieux, mais pas totalement. Les classes moyennes avaient un travail, avaient accès à l’éducation et essayaient de survivre. En général, ces personnes exerçaient des métiers de service, comme serveurs, profs ou médecins... Eh oui, médecin aussi. Maman m'avait raconté quand j'étais petite que ce métier était considéré dans le passé comme prestigieux et très bien payé. J'avais un peu de mal à y croire car la maladie et la crasse, ça n’avait rien d’attirant. En plus, le salaire était moyen, voire médiocre. À Paris, ça allait encore. Mais on peinait tout de même à s'en sortir.
Vu l’absence d’aides sociales, il fallait se débrouiller. Ceci dit, on avait de quoi manger tous les jours, un toit sur notre tête et on pouvait s’offrir quelques petits plaisirs grâce au troc, auquel nous avions aussi recours. Par exemple, un pot de crème ou ce genre de choses. On n’avait pas tellement à se plaindre, mais ce n'était pas le luxe non plus.
Enfin, il y avait Eux, les Grands, les riches de notre pays, une minorité, mais bien présente. Les politiciens, leurs conseillers et les familles de militaires en formaient la très grosse majorité. Pourquoi eux ? Je n'en savais rien du tout. Ils vivaient dans de grandes maisons, se vautraient dans le luxe, ne fréquentaient pas les mêmes écoles que nous. Leurs établissements étaient meilleurs que les nôtres, ils accueillaient l'élite, l'avenir du pays. Tout le monde les enviait ! Chuter des Grands à la classe moyenne, ça se voyait de temps en temps, mais monter chez les Grands, c’était quasiment impossible. C'était une caste fermée et centrée sur son petit nombril. Tout tournait autour d'eux.
Donc forcément, nous, les petites gens, on pouvait toujours hurler, on ne nous entendait pas. Les fortunés avaient tous les droits, nous aucun. C’était comme ça.
Oui, tout avait changé. Le pire changement devait être la politique, je pense. En regardant l'Histoire, on régressait de plus en plus vers le Moyen-Âge et ça faisait peur ! L'écologie aussi avait été bouleversée. L'homme avait trop exploité la planète et celle-ci reprenait ses droits. Je m'extasiais souvent sur les photos de la Tour Eiffel, si belle, si fière, si grise... Aujourd’hui, elle n'était plus que l’ombre d’elle-même. Le lierre avait envahi la ferraille et la rendait complètement verte ! Je me demandais si la rouille ne commençait pas à la ronger. Elle est constituée de fer, non ? Des arbres fissuraient les routes, la végétation s’invitait dans les maisons, les cours d'eau forçaient les barrages ! Et cela jouait aussi sur la technologie. Je savais à quoi ressemblait une voiture mais je n’en avais jamais vu. Certains riches en possédaient, enfin peu, et seulement sur la capitale où les routes n'étaient pas en trop mauvais état. Ailleurs, il était impossible de circuler. Et puis, c'était cher, inaccessible pour des gens comme nous. Je n’avais jamais eu de téléphone, technologie réservée aux privilégiés car trop coûteuse. Mais nous avions tout de même la télévision ! Ce n’était pas si mal… Ceci dit, nous ne captions majoritairement que des chaînes d'informations et une chaîne pour les enfants. Ce n’était pas grand-chose mais on s’en accommodait.
Voilà à quoi ressemblait le monde dans lequel je vivais. J'allais au lycée Montaigne à Paris, où j'étais en première. Je passais mes journées à rêver. Et à courir. Il n’y a que cela qui m'aidait à supporter ce monde pathétique. Je haïssais ce pays, je haïssais ses lois, je haïssais tout en silence. Alors je me laissais aller à imaginer un monde meilleur... Et quand je ne pouvais pas, je m’entraînais à la course. Au moins, ça m'aidait à oublier.
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